Les nouvelles routes de la soie digitales : la face voilée du grand projet chinois

18:06, 27 mai 2019 | Actual | 211 vizualizări | Nu există niciun comentariu Autor:

Depuis la déclaration du lancement du projet « One Belt, One Road » en 2013, renommé en 2017 « Belt and Road Initiative » par le président Xi Jinping, le système international tente de s’accommoder à ce vaste programme en activant divers mécanismes de réponse. Ce système tel que présenté par Fukuyama semble être une idée passée, dorénavant il serait d’usage d’évoquer ce dernier comme fragmenté, subissant des accélérations de fluctuations, et soumis à des multiplications d’interactions.

 Pour comprendre l’enjeu global du grand projet chinois il faut se concentrer sur son étendu. Il s’agit de relier la Chine à l’Europe et à l’Afrique orientale par le biais de lignes de communication, qu’elles soient routières, ferroviaires ou maritimes et de favoriser en premier lieu les échanges. Sur le plan terrestre comme maritime un grand nombre de pays sont concernés. Cependant il apparait sous-jacentement ; conformément à l’imaginaire communiste chinois ; que ce projet s’inscrirait davantage dans une vision longtermiste avec pour but l’imprégnation de l’idéologie chinoise dans les pays concernés, en réponse au libéralisme américain. Lorsqu’on observe le dessein chinois, comme le dit Thierry Garcin « chaque jalon posé s’inscrit toujours dans une stratégie d’ensemble[1] ». Son intégration progressive dans l’Histoire et l’aspect protéiforme des secteurs impliqués génèrent plusieurs interrogations ; notamment dans le domaine du numérique. En effet, les routes de la soie induisent une imbrication et un enchainement de structures et d’actions favorisant l’émergence d’une nouvelle route de la soie digitale ou plus communément appelée Digital Silk Road.

Pour comprendre cette logique il faut regarder de plus près l’articulation des actions provoquées par les nouvelles routes de la soie. Le développement des échanges engendre un développement des infrastructures terrestres et maritimes et de facto permet le développement de la sécurisation des ressources transportées qu’elles soient matérielles ou immatérielles. Cette sécurisation passe par un accroissement de tous les domaines numériques supplantant les nouvelles routes de la soie.

On en vient alors à s’interroger sur la place des nouvelles routes de la soie comme instrument de modification du système numérique mondial. Autrement dit, comment ce projet accélère-t-il la cadence de la course à la technologie ? Observons ce phénomène sous l’axe des télécommunications.

La volonté de connectivité numérique ou l’émergence d’un nouveau facteur de puissance

Le « grand projet chinois » répond avant tout à un besoin de connectivité de la Chine au reste du monde. Pour se connecter et rentrer dans une politique d’ouverture extérieure, elle a donc la nécessité de fluidifier les nouveaux investissements, de sécuriser ses corridors commerciaux et d’apporter une modernisation des infrastructures dans lesquels passent les nouvelles routes de la soie. C’est notamment sur ce pari là qu’elle use du « bilatéralisme de masse »[2] que ce soit au niveau des pays d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est. En offrant un accès internet par le biais de son fournisseur officiel Huawei, la Chine entend ainsi connecter par ses propres moyens deux ou plusieurs ensembles géographiquement éloignés et assurer l’expansion de son projet. Le caractère technique de sa mise en place permet de retracer et comprendre l’enjeu sous-jacent de cette dernière quant à sa volonté de puissance.

En effet, la Chine apparait dans de nombreux consortiums transpacifiques de câbles sous-marins reliant l’Afrique à l’Asie[3], on la retrouve par exemple sur le West Africa Coast System (WACS), SeaMeaWe3 ou encore SAFE[4]. Avec la création de la compagnie de câble sous-marins Huawei Marine[5] en 2008, la Chine augmente son arsenal numérique et entre dans le concert des grandes puissances. Il est à noter que plus de 400 câbles sous-marins tissent un réseau invisible et pourtant crucial. Longs d’1,3 million de kilomètres[6], ils font transiter 99%[7] des échanges dans le monde et selon l’émission d’Arte présentée par Émilie Aubry « ces infrastructures méconnues attisent plus que jamais la convoitise des États, des services de renseignement et des géants du Net »[8]. Ainsi à travers cette nouvelle donne stratégique, il est facile de concevoir qu’une guerre invisible se joue sur le contrôle des câbles sous-marin, devenant un facteur non négligeable de vectorisation de puissance.

Carte CHINA Telecom Map, en ligne, [https://www.ctamericas.com/wp-cont]

Carte CHINA Telecom Map, en ligne, [https://www.ctamericas.com/wp-cont]

Une méfiance tout azimut

A bien des égards, les câbles sous-marins suscitent des interrogations grandissantes relatives au substrat de la garantie de la souveraineté d’un Etat et son autonomie stratégique.
En 2012, les Etats-Unis ont chassé Huawei du projet Hibernia Express, se méfiant des intentions de Pékin, plus récemment encore l’administration Trump a fait arrêter la directrice financière de Huawei. On notera également que la France porte une attention particulière à l’avenir de la compagnie d’Alcatel Submarine Networks (ASN), leader mondial de l’industrie des câbles sous-marins. Cette dernière est considérée comme un opérateur d’importance vitale (OIV) selon le code de la défense. Le gouvernement français reste donc vigilant quant aux modalités de vente par Nokia d’ASN, valorisé à hauteur de 800 millions d’euros.[9] Sur le même sujet, en 2018, l’Australie refusa que le géant des télécommunications installe un réseau de fibres sous-marines entre Sydney et les îles Salomon.[10] Pourquoi ? Pour des raisons de cybersécurité. La question de la sécurité des câbles sous-marins et de l’interception des flux de données générée par ces câbles devient en effet de plus en plus d’actualité.[11] Puisque plus de 99% des données et télécommunications transites par ces câbles, l’interruption volontaire ou non de ce service aurait de lourdes conséquences pour un Etat. Citons le cas de la Somalie, qui en juillet 2017, a été privée trois semaines d’internet suite à un accident ayant coupé l’unique câble sous-marins du pays, le Eastern Africa Submarine System (EASSY). Un lourd accident qui selon le gouvernement a provoqué des pertes économiques allant jusqu’à 9 millions d’euros par jour.

L’utilisation de la politique de contournement comme moyen stratégique

En réponse à ce type de menace et à travers les routes de la soie digitales, la Chine favorise la résilience[12] pour ainsi multiplier ses réseaux et ne pas dépendre d’un seul lien. Cela suppose donc un renforcement de la sécurité de ces derniers ; qui ont pendant longtemps été considéré comme un enjeu stratégique sous-estimé.[13] Mais l’intérêt sous-entendu est aussi celui d’une politique de contournement face aux Etats qui cherchent à freiner les dynamismes chinois. La Chine contourne en effet son grand voisin Indien en faisant passer son projet par le Pakistan, lui permettant ainsi un accès à la mer par l’Ouest. Comme pour le détroit de Malacca, sa politique du contournement lui permet une capacité d’action plus large et une flexibilité face aux mutations qui l’entoure.

Après les révélations d’Edward Snowden sur l’ampleur de la surveillance des communications par l’Agence de sécurité américaine, le Brésil a décidé de contourner un éventuel espionnage des Etats-Unis en développant un partenariat avec Huawei Marine pour la construction d’un câble, le South Atlantic Inter Link (SAIL), achevé en septembre 2018 reliant le Brésil au Cameroun.[14] Dilma Rousseff a justifié cette mise en place par une volonté de garantir la souveraineté de son pays en évoquant le fait que c’est un choix stratégique notable et a rappelé que « les câbles sous-marins sont parmi les principaux outils utilisés pour l’espionnage aujourd’hui »[15]. Ainsi, là encore le choix du fournisseur chinois dans la mise en place d’infrastructures sous-marines n’est pas anodin.

Vers une route de la soie de l’espace ?

Si on reprend la logique de l’articulation et l’enchainement des actions provoquées par les nouvelles routes de la soie digitales, la volonté de connectivité de la Chine passe aussi par les airs, voir l’espace. Dans un souci de sécurisation des biens transportés et d’une fluidification des échanges, (hors la pose autonome de câbles sous-marins[16]), le développement de l’arsenal technologique dans le domaine de l’espace est à prendre en compte.

En effet, toujours dans sa logique longtermiste, la Chine a lancé en 2016 un satellite quantique (le satellite Mozi), capable d’envoyer des informations par intrication quantique[17] et développe un business de petits satellites qu’elle vend sous la forme de « package » comprenant le ou les satellites, des prestations de lancement, l’installation des stations au sol et le financement des opérations par des banques chinoises.[18] Ces satellites comprendront aussi un système de GPS  appelé Beidou (boussole); en réponse au concurrent américain. Cela permet à la Chine de proposer un service dans le domaine de la télécommunication à coût réduits et de créer par la suite, une forme de dépendance des pays détenteurs envers le fournisseur chinois.

Par l’émergence du New Space, comme le dit Arthur Sauzay spécialiste des questions spatiales à l’Institut Montaigne « la Chine est en train de devenir un acteur de premier plan dans le secteur spatial commercial»[19].  A titre d’exemple, l’année dernière, l’Empire du Milieu a conclu un accord avec l’opérateur français de satellites Eutelsat[20] dans le but de faire converger les ressources du satellite EUTELSAT-172B et ainsi déployer des services de connectivité de la côte Ouest des Etats-Unis à l’Australie (toujours dans le prolongement des nouvelles routes de la soie). L’affirmation de la Chine en matière de souveraineté spatiale passe ainsi par l’extension des nouvelles routes de la soie « digitales », où comme l’évoque un rapport du Sénat de 2018 sur le sujet, les autorités chinoises justifient l’extension spatiale « par la nécessité d’apporter un appui spatial au développement économique réalisé dans le cadre des nouvelles routes de la soie ».[21]

La Digital Silk Road : un accélérateur de dynamismes et d’inquiétudes

            Finalement, il semblerait que les routes de la soies digitales provoquent de nouveaux axes d’études. L’interaction qu’engendre ce nouveau grand projet gargantuesque semble redéfinir les équilibres mondiaux et le paradigme de puissance, tel un accélérateur et producteur de normes. En effet, l’Europe et les Etats-Unis s’inquiètent de la montée en puissance technologique de la Chine. Elles tentent de répondre à cet élément « perturbateur » du système international par d’un côté une coopération, comme nous l’avons vu avec la France, et d’un autre côté par une concurrence forte et directe, augmentant la rapidité d’actions des différents acteurs dans le domaine de la course à l’innovation technologique, comme c’est le cas pour les Etats-Unis.

Les pays où passeront les nouvelles routes de la soie seront couverts par la 5G développée par les entreprises chinoises. Ce nouvel outil de dépendance instaure une nouvelle forme de gouvernance régulée par des normes chinoises. Très récemment l’Europe a fait entendre ses inquiétudes face à la menace de son « rival systémique »[22] avec notamment l’avènement de la couverture 5G à Monaco. Certains considèrent cette intrusion dans l’espace européen comme « un cheval de Troie » en matière de surveillance des pays dans lequel cette dernière s’installe. D’autres y voient une opportunité de rayonnement et d’innovation technologique, tel le nerf de la guerre.

Tout comme les échanges numériques et technologiques, le renseignement du côté chinois comme européen va être accéléré, imposant de surcroit aux pays européens de s’accoutumer à ces nouveaux dynamismes. Pour ce faire, les Etats européens devront renforcer leurs moyens de sécurisation de leurs infrastructures, leurs réseaux de télécommunications et avancer rapidement sur la fabrication de normes juridiques.

Les nouvelles routes de la soie bousculent donc l’ordre établi, elles participent à la course à la technologie et usent de différents canaux pour définir de nouveaux standards. Cette accélération de l’Histoire semble brouiller encore plus les grilles de lectures stratégiques d’autant plus que le projet est en perpétuelle mutation, rendant les projections quant à son impact relativement indicatives. Une chose est sure, la Chine a bien lu ses « classiques » et compte bien être le Heartland de Mackinder, en tenant son rôle de bloc eurasiatique face à la périphérie américaine. Affaire à suivre donc…

Source: http://www.geolinks.fr