Iurie Roşca, Moldavie : Notes pour la conférence de Lille, le 23 mars 2019

21:32, 23 martie 2019 | Actual, Politica | 1802 vizualizări | Nu există niciun comentariu Autor:

Bonjour et merci aux organisateurs pour cette conférence. Il y a un an, le 6 mars 2018, je devais me rendre à Lille pour participer à une conférence similaire avec M. Robert Steuckers et notre ami italien, Alessandro Sansoni. Mais le procureur a refusé de me permettre de quitter le pays. Mais un an plus tard, j’ai finalement réussi à arriver jusqu’ici, ce qui me rend très heureux. Merci pour votre hospitalité.

  1. Quelques éléments biographiques

Pour commencer, je vais vous parler un peu de mon parcours. Je suis journaliste de profession. Je pratique ce métier depuis 1979. Et depuis mon adolescence, je fais partie de cercles dissidents, anticommunistes et nationalistes. La Perestroïka de Gorbatchev a été pour moi une opportunité de participer au mouvement anticommuniste et d’émancipation nationale. J’étais l’un des fondateurs du premier parti anticommuniste, des premiers journaux clandestins ou samizdat, l’organisateur des manifestations de masse, etc.

Pendant environ 20 ans, j’ai été chef de parti. Entre 1994 et 2009, j’ai été député dans 4 législatures, 2 fois Vice-Président du Parlement et en 2009, Vice-Premier ministre. Durant les 10 dernières années, j’étais professeur au sein d’universités, notamment dans les domaines du journalisme et des sciences de la communication. Je travaillais comme journaliste, traducteur et éditeur.

  1. Quelques données historiques sur la République de Moldavie

La République de Moldavie actuelle représente la partie orientale de l’état médiéval Moldova. Le dernier en date étant l’un des deux États roumains, à côté de Munténie ou Valachie, qui a hérité de la matrice civilisationelle byzantine. Après la série de guerres russo-turques, en 1812, la partie orientale de la Moldavie historique, la Bessarabie, a été annexée par la Russie tsariste. En 1859, la formation de l’État moderne roumain a été possible de par l’unification des deux principautés roumaines, processus auquel la Bessarabie n’a pas participé, restant sous administration russe. En 1918, après la Première Guerre Mondiale et la révolution bolchevique en Russie, la Bessarabie s’est unie à la Roumanie, ainsi que deux autres provinces roumaines, la Bucovine et la Transylvanie, qui étaient jusque-là sous l’occupation de l’Empire Austro-Hongrois. En 1940, l’URSS annexa la Bessarabie, ainsi que les trois États Baltes et la Pologne orientale. Au cours de la période soviétique, outre les répressions politiques, la population autochtone roumaine a subi un processus de dénationalisation et de russification. Pour justifier l’annexion de la Bessarabie et la formation d’une république soviétique moldave, les autorités d’occupation ont appliqué une théorie aberrante qui a décrété l’existence d’un „peuple moldave” et d’une „langue moldave” comme un phénomène ethnolinguistique différent de celui de Roumanie. L’alphabet latin fût interdit, étant remplacé par l’alphabet cyrillique. En Moldavie soviétique le plus grand crime fût de dire que vous étiez roumain et que vous parliez la langue roumaine. Nous étions à l’ère du politiquement correct communiste. Ce qui explique que pour ma génération, la chute de l’URSS fût un événement historique majeur, attendu depuis des décennies.

  1. La période post-soviétique: La chute de l’URSS à l’UE, du communisme au libéralisme, du statut de colonie soviétique au rôle de colonie de l’Occident globalisé

Au moment de l’effondrement de l’URSS, les anciennes républiques soviétiques et les anciens pays socialistes estimaient que cette défaite ne concernait qu’une idéologie : le communisme, et que le rôle de perdant n’était attribué qu’à l’ancien centre impérial de Moscou. Nous ne savions pas que les vainqueurs de la guerre froide avaient traité tous les pays de l’ancien espace communiste comme des perdants. Il y a 30 ans, nous ne savions pas que notre défaite était non seulement idéologique, mais aussi géopolitique, économique, civilisationnelle et culturelle. Nous étions si naïfs que nous avons accepté les conditions de reddition imposées par l’Occident comme un don suprême, comme un geste de charité. Ainsi, contrairement à l’occupation militaire brutale de l’URSS, dans la période post-soviétique s’est produite une occupation non-militaire, mais douce, « soft ». Les recettes proposées par les États-Unis, le FMI, la Banque mondiale et l’UE ont été mises en œuvre avec zèle et optimisme. La fascination pour la « démocratisation » était si forte que nous avons appliqué la libéralisation de l’économie, la privatisation massive, le libre-échange, le crédit extérieur, sans nous rendre compte du rôle qui nous était attribué dans l’économie mondiale. Ainsi, la Moldavie est devenue une périphérie du système capitaliste mondial.

Pendant deux décennies, j’ai pensé que nos échecs économiques étaient causés par l’incompétence et la corruption de la classe dirigeante. Et c’est seulement après une longue expérience politique, y compris à l’échelle internationale, après avoir dévoré de nombreux livres dans le domaine de la géopolitique, de l’économie etc., que j’ai compris ce qui se passait réellement dans notre société. La vérité que j’ai découverte fût de comprendre que les libérateurs occidentaux ne sont en réalité que nos nouveaux occupants. Ce qui fût un vrai choc pour moi.

L’espace ex-communiste, colonisé par l’oligarchie mondiale, est devenu une véritable ruine économique. Aux côtés d’autres peuples libérés du communisme, les Moldaves sont devenus les esclaves économiques du capitalisme « sansfrontieriste ». Tout comme les peuples du Tiers monde, notre peuple a été sévèrement touché par le phénomène du nomadisme de masse. La migration vers les marchés du travail extérieurs est devenue un phénomène généralisé en Moldavie.

Ainsi, le départ massif de Moldaves à l’étranger exonère le gouvernement de sa responsabilité face au problème du chômage. Ce phénomène est une véritable catastrophe économique, sociale et démographique. De plus, nous travaillons ici, en Europe, mais également en Russie, pour des salaires misérables et illégaux, ce qui constitue un facteur d’extension du chômage dans ces pays.

  1. L’abandon de l’illusion libérale, de l’euro-enthousiasme. Le retour à la dissidence : comment un « ex-antisoviétique » est devenu un « antimondialiste »…

Mon retour à la réalité a donc été un véritable choc culturel. Après avoir combattu contre la domination soviétique, après avoir pensé que les États-Unis et l’Occident dans son ensemble étaient nos alliés, la désillusion fût de taille, la découverte de la vérité n’est pas toujours agréable… Alors, je me suis naturellement enrôlé dans la résistance « antimondialiste ».

Au cours des dernières années, j’ai écrit une multitude d’articles et publié une série de livres dans lesquels j’ai traité de l’essence de ce nouveau type d’impérialisme extraterritorial, de néocolonialisme économique, de domination intellectuelle et psychologique exercée par les centres d’influence occidentaux. Ainsi je suis devenu une persona non grata pour toutes les ambassades occidentales à Chișinau. De nationalisme ethnolinguistique et culturel, partagé dans la période d’émancipation nationale, j’en suis venu aux thèses du nationalisme économique, la souverainisme politique, la multipolarité. Autrement dit j’ai adopté une attitude totalement hostile à l’hégémonie américaine et au néolibéralisme mondialisée.

  1. La Moldavie : entre les puissances occidentales et la Russie

Ainsi, aujourd’hui, la Moldavie est un pays réduit à l’état de pion de l’Occident, à une démocratie imitative avec le gouvernement oligarchique usurpant le pouvoir dans l’État. Notre modèle de société est copié ou calqué intégralement sur celui de la consommation, de l’hédonisme, de l’indécence, de la sous-culture de masse occidentale.

Les principales forces politiques sont divisées en fonction de leurs préférences géopolitiques. D’un côté, nous avons des partis pro-occidentaux, eurolâtres ou européiste, qui partagent la religion néolibérale, le fondamentalisme du marché, le « droitdelomisme » et l’hégémonie américaine. Elles sont par définition antirusse. Et d’autre côté nous avons des partis pro-russes, alimenté par la nostalgie de la période soviétique, mais aussi par le désir d’obtenir les grâces du Kremlin, apportant des dividendes électorales et pécuniaires. Et pourtant ces hostilités irréconciliables entre les deux camps politiques ont toujours un dénominateur commun. Ils sont également captifs du paradigme libéral, du libre-échangisme et considère le principe de la ”souveraineté limitée” comme une chose naturelle. Autrement dit, les deux camps considèrent la Moldavie comme un satellite d’acteurs géopolitiques plus importants, la différence étant réduite à une sympathie pour un centre de pouvoir et à une antipathie envers un autre. En d’autres termes, la Moldavie est considérée comme un objet de relations internationales et non comme un sujet indépendant. Mais je suis personnellement convaincu que, malgré un statut géopolitique modeste, la Moldavie peut et doit participer activement à la reconfiguration géopolitique de la région.

Alors que l’Union européenne, les États-Unis et l’OTAN sont un mal absolu pour la Moldavie, nous devons naturellement développer nos relations avec le plus important centre alternatif de pouvoir dans notre région : la Russie. Pas dans un rôle de vassal, mais en tant que partenaire, même plus petit, défendant sagement nos intérêts nationaux. À l’heure actuelle, aucun pays au monde ne peut défendre ses intérêts nationaux par ses propres moyens. C’est pourquoi nous devons appliquer la formule « gagnant-gagnant », y compris dans notre dialogue avec des pays comme la Russie. Entourée d’États hostiles et confrontée à l’Occident, la Russie a un interêt direct à démontrer sa capacité à entretenir de bonnes relations avec de petits pays tels que la Moldavie, sans prétendre les dominer. C’est là que je verrais une opportunité à saisir par la Moldavie. Mais pour cela, nous avons besoin d’une classe politique responsable et patriotique, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle.

Bien entendu, parallèlement au développement des relations avec la Russie, la Moldavie devrait développer des relations de partenariats stratégiques avec des pays tels que la Chine, l’Iran, la Syrie et d’autres États qui ont réussi à préserver leur souveraineté nationale. Bien entendu, une coopération plus étroite avec les pays du groupe de Višegrad, qui s’efforce de résister aux pressions de Bruxelles, serait également la bienvenue. Je voudrais aussi mentionner le fait que la Moldavie se situe entre deux pays totalement subordonnés aux centres de commandement occidentaux, la Roumanie et l’Ukraine constituent un problème majeur supplémentaire dans l’équation géopolitique autour de nous.

Le phénomène populiste de plus en plus puissant dans certains pays européens peut être un facteur externe positif pour la République de Moldavie. Le désenchantement de l’esprit des gens, le réveil d’un état léthargique provoqué par l’inoculation du virus libéral peut venir par ce biais. Ce qui est particulièrement important si nous prenons en compte l’attractivité de l’Europe pour nos citoyens. Tout comme à la fin de l’URSS nous avons bénéficié des effets positifs de facteurs externes, nous pourrions également bénéficier de la révolte des peuples de l’Europe occidentale. Dans cette perspective, nous espérons que les futures élections du Parlement européen sera un succès pour les partis populistes. En d’autres termes, pour mieux comprendre les alternatives géopolitiques, économiques et civilisationnelles, la Moldavie a besoin d’un exemple externe majeur.

  1. Ce qu’une petite équipe a réussi à faire ces dernières années

Il est vrai qu’au cours des dernières années, nous n’avons pas attendu l’effets de facteurs externes pour réveiller notre société. Notre groupe d’intellectuels anti-système est toujours actif. L’articulation d’un discours alternatif, en totale opposition avec la ploutocratie mondiale et leurs outils dans la classe dirigeante moldave, constitue l’effort permanent de notre équipe.

Nous avons fondé l’Université Populaire, une ONG qui a organisé des cours de formation pour les jeunes, une série de conférences publiques et de tables rondes, mais qui a également édité et présenté publiquement un certain nombre de livres d’auteurs antisystème. Par exemple, j’ai traduit en roumain et publié quatre livres écrits par mon ami le philosophe russe Alexandre Douguine, « La quatrième théorie politique », « La théorie du monde multipolaire », « Les relations internationales », « La mission eurasiatique ». En 2017, j’ai publié l’anthologie : « Le destin eurasiste » du même auteur présenté à Bucarest puis à Chișinău. La présence de cette notoriété mondiale dans nos événements a un impact spécial sur l’opinion publique.

Au cours des deux dernières années, nous avons édité en roumain les ouvrages  signés par un certain nombre des auteurs français, que j’ai le plaisir de rappeler ici : Jean Parvulesco, « Vladimir Poutine et l’Eurasie » ; Hervé Juvin, « Le Mur de l’Ouest n’est pas tombé » ; Jean-Michel Vernochet, « La guerre civile froide : la théogonie républicaine de Robespierre à Macron » ; Ivan Blot, « L’Europe colonisée » ; Valérie Bugault & Jean Rémi, « Du Nouvel Esprit des Lois et de la Monnaie” ; Youssef Hindi, « La Mystique de la Laïcité. Généalogie de la religion républicaine de Junius Frey à Vincent Peillon » ; Hervé Juvin, « Le gouvernement du désir » ; Lucien Cerise « Neuro-Pirates – Réflexions sur l’ingénierie sociale ». Dans un proche avenir, nous espérons éditer deux autres livres d’auteurs français de la même série de militants antimondialistes. Je parle du livre de Pierre-Antoine Plaquevent, « Soros et la société ouverte : métapolitique du globalisme » et du livre de notre ami Pierre Hillard, « Chroniques du mondialisme ». Je voudrais également mentionner que dans quelques jours sera publié un ouvrage fondamental qui a été écrit par le plus importante sociologue et géopolitologue roumaine des dernières décennies, Ilie Bădescu, « La noopolitique de la guerre invisible ».

Nous avons également réussi à organiser deux conférences internationales dans la capitale de mon pays avec la participation massive de nos amis français en 2017. Ce colloque d’intellectuels de plusieurs pays du monde a été appelé le Forum de Chisinau. Nous espérons qu’une nouvelle réunion aura lieu en septembre prochain avec la participation des intellectuels d’Europe, de Russie, des pays arabes, d’Afrique et d’autres régions géographiques. C’est une plate-forme de discussion qui réunit des personnalités partageant les mêmes valeurs et développe des stratégies alternatives pour la reconfiguration géopolitique du monde sur les principes de la multipolarité et du respect de la souveraineté et de l’identité collective de tous les peuples.

Je voudrais mentionner en passant que le noyau dur du Forum de Chisinau est celui qui a lancé en janvier dernier une nouvelle initiative civique, appelée Mouvement International pour la Souveraineté des Peuples, qui a été fondée à Paris en signant et en publiant un document intitulé « L’appel de Damas ». Au début de ce mois, l’équipe de souverainistes européens s’est rendue en Syrie, où elle a tenu une série de conférences publiques dans une série des villes pour exprimer sa solidarité envers le combat héroïque du peuple syrien pour la liberté et l’indépendance.

Notre sites www.flux.md (disponible en versions roumaine, russe, française et anglaise), et également le site vidéo www.altermedia.md développant des partenariats avec des collègues de la presse alternative de plusieurs pays. Nous collaborons avec des médias francophones tels que TV Libertés, E&R, Le Saker Francophone, Euro-synergies (de M. Robert Steuckers), Les non-alignés et les maisons d’édition, Le Retour aux Sources et BIOS.

En conclusion, je voudrais ajouter quelques mots : nous aimons ce combat de part le fait que nous savons qu’il sert une cause majeure ainsi qu’un objectif noble et nous l’aimons aussi parce que notre adversaire est beaucoup plus fort, ce qui rend notre lutte particulièrement agréable et passionnante !

Merci pour votre attention.

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