Le désir, moteur du capitalisme de la tentation

17:01, 3 aprilie 2019 | Actual | 1173 vizualizări | Nu există niciun comentariu Autor:

(Préface à la version roumaine du livre de Hervé Juvin «Le gouvernement du désir », Chișinău, 2018, Universitatea Populară)

Après avoir offert, l’année dernière, au publique de langue roumaine l’avant-dernier livre de notre ami français, l’écrivain et expert en économie Herve Juvin, dont le titre est Le mur de Berlin n’est pas tombé, nous sommes maintenant prêts à vous apporter à l’attention son ouvrage le plus récent, Le gouvernement du désir. Les deux livres mentionnés sont parus aux prestigieuses Editions Gallimard.

En mettant en valeur son impressionnante érudition, son talent littéraire d’une noblesse et d’une élégance stylistique tellement française, tout comme sa riche expérience internationale, l’auteur revient au sujet qui reste central dans son œuvre, depuis quelques années: les effets catastrophiques engendrés par ce nouveau type de capitalisme, déjà étendu à échelle planétaire.

Ce livre est un plaidoyer vigoureux à l’encontre de ce qui, à juste titre, est nommé néolibéralisme radical ou capitalisme du désastre.

Les transformations dramatiques qui ont fait le monde dérayer de l’orbite de la normalité, en dépassant les plus sombres prédictions, relèvent de l’affirmation d’un nouveau paradigme, celui de l’individu narcissique, séduit avec beaucoup de ruse par les sirènes de la publicité et de la culture de masse. En décrivant le profile de l’individu aliéné par l’univers des tentations de consommation, à un certain moment l’auteur paraphrase le fameux adagio cartésien et affirme: “J’achète donc j’existe!” Et il continue : « J’achète, donc je suis. Mes achats me disent – non ; mes achats sont mon identité. L’affirmation « L’homme n’est que ce qu’il fait » de Malraux s’est dégradée en « l’homme n’est que ce qu’il achète ».

Du courant contre la culture des années 60, avec sa révolution sexuelle qui a fait sauter en l’air toute idée de limites  morales – du rock, du sexe, de la drogue! – et jusqu’à l’égolatrie de l’individu-roi d’aujourd’hui – l’individu arraché de tout ce qui le liait aux formes de traditions religieuse, culturelle ou familiale –, l’auteur fait une radiographie de ce nomade errant dans le monde entière, plongé dans l’espace virtuel en quête permanente de satisfaction de ses propres plaisirs, tout seul, dans sa nudité déprimante. « Un aveugle dans un tunnel, voila le consommateur rêvé du libéralisme moderne. » – dit Juvin.

Le système usurier, seule référence, en s’étendant sur le politique devenu un outil docile de l’économique, a commercialisé en égale mesure les autres domaines de la vie. Tout peut être calculé, compté, tout acquiert une expression quantitative, le commerçant et le banquier sont les nouveaux modèles auxquels tous s’alignent. Encore plus, le vice de l’avidité, de l’accumulation sans fin de biens est présenté comme une vraie vertu par le nouveau clergé. Les chemises blanches des comptables et l’abaque tout prêt à tout mesurer donnent des leçons de vie universellement valables. Patrie, Eglise, Famille, culture, souveraineté, tout est prêt à être réduit en chiffres et vendu au bon prix, à moins que ces valeurs, n’étant pas vendables, soient abandonnées tout simplement par l’homo oeconomicus d’aujourd’hui. Et tout cela puisque, comme on l’a souvent dit dans la culture européenne, le verbe avoir a soumis définitivement le verbe être.

«Nous n’avions plus qu’une route vers le bonheur, celle de l’économie – de la satisfaction individuelle ; qu’elle est étroite ! Nous étions infirmes des raisons de vivre, mutilés de l’idéal, paralysés du sens. Beau résultat du laïcisme républicain et du libéral socialisme qui assure « sea, sex and sun » à tous pour mieux en finir avec la France! » – constate Juvin. Et c’est vrai, l’économisme ou la primauté de l’économique règne en toute souveraineté sur la société entière, il monopolise le débat public, en façonnant, en masse, des individus aux identités artificielles, empruntées aux revues glamour et à la production cinématographique. Homologuer la célébrité reste le seul rêve majeur de l’individu qui se nourrit du désir, un désir essentiellement matériel et insatiable, pareil à une drogue qui, après avoir fait son effet, étouffe définitivement le dépendent. Et le jeu suicidaire connaît de nouvelles vitesses, il requiert des doses toujours plus grandes, alors que l’état de béatitude alterne avec l’état de complète déchéance.

Le livre de Herve Juvin est un ouvrage tragique, sobre et profondément patriotique. Comme toute conscience supérieure, qui assume pleinement le sort de son peuple, faute duquel rien n’a plus de sens, l’auteur articule son discours au nom d’un but extrêmement pratique: réveiller le peuple de cet état d’aliénation collective, qui, voilà, s’approche à un rythme toujours plus vertigineux de sa propre extinction définitive. L’auteur le sait trop bien, trouver le diagnostique correct et le décrire de façon à être entendu par le malade sont les deux garanties d’un traitement de succès.

Il est à remarquer un parallèle, mis en relief par Juvin. Il dit que la libération sexuelle est allée de pair avec le libéralisme financier. On pourrait bien le dire. La dérégulation en tant que processus qui fait sauter en l’air toutes les normes légales qui freinaient les excès du capitalisme, s’est déroulée au même temps que le démontage de toutes les normes morales et la rupture de tous les freins de la décence.

Le principe du « libre échange » s’est ainsi prouvé applicable tant dans l’économie que dans les rapports entre des individus atomisés dans un univers liquéfié et informe. Toute forme d’autorité des institutions qui définissaient les règles au long des siècles – l’Eglise, l’Etat, la Famille (le père et l’époux, en tant que facteur d’ordre), l’Ecole – a été anéantie, et remplacée par le capitalisme de la tentation, de la séduction, de la chasse aux plaisirs devenue seule raison d’être du vagabond solitaire habitant les grandes villes.

Hervé Juvin sent avec une acuité particulière le fait que, de nos jours, la péninsule qui s’est jadis considérée le monde entier, l’Europe, et qui a étendue à échelle planétaire son propre modèle considéré le comble de la perfection, s’approche de la fin d’un cycle historique. L’époque actuelle, que l’on appelle aussi néolibérale et postmoderniste, après avoir poussé jusqu’aux dernières conséquences tous les égarements de la Modernité, est arrivé à un état d’épuisement complet du propre modèle. Et cet arrêt historique, cet interrègne, quand le souverain du libéralisme est en train de périr, alors que le nouveau souverain ne s’est pas encore dévoilé le nom, représente un moment ouvert vers la créativité de tous ceux qui ont la vocation d’imaginer et de participer à la conceptualisation du monde futur, qui mettra un point final à l’ordre instauré après Yalta. Et l’auteur en dit : « La bonne nouvelle qui résonne déjà au loin, dont le messager se rapproche, est que c’en est fini du cavalier seul de l’Occident. Cette fois, c’est bien «The West » qui rejoint «The Rest » dans la conscience de sa singularité, dans l’affirmation de la diversité légitime des peuples, dans la volonté de faire son histoire pour soi et pour les siens – dans la liberté politique qui est la vraie expression du désir. Le temps du « renversement du monde » est proche. La décomposition des ordres techniques, comme l’Organisation mondiale du Commerce, le FMI, la Banque mondiale, l’Union européenne, le Tribunal Pénal International, etc. s’accélère sous les coups de boutoir du désir politique et du réalisme national. C’en est fini de l’Occident comme fin de l’histoire, de la fin du politique, et du pilotage automatique des démocraties sans peuple.»

Je saisis cette occasion pour revenir à l’idée que de telles lectures sont terriblement utiles pour le public de la République de Moldova et de Roumanie, puisqu’elles peuvent avoir l’effet de nous extraire, au moins certains de nous, de l’état de léthargie qui paralyse toute capacité d’analyse profonde et toute volonté d’opposition face aux normes dominantes. Le tournant qui nous a fait changer du communisme en faveur du libéralisme, la structuration de notre mentalité, des institutions, des lois et de l’économie d’après un modèle importé (que l’on a cru, pour un quart de siècle, être parfait et immuable) s’est épuisé tous les droits d’exister.

Nous libérer de notre condition de provinciaux est la mesure indispensable pour que nous nous retrouvions l’autonomie de l’esprit, le désir de dépasser la phase d’imitateurs dociles pratiquant le suicide collectif avec la fierté du dément qui jubile juste au moment où il se coupe la branche qui le soutient …

Le temps de nos enthousiasmes naïfs, liés de l’intégration à l’UE ou OTAN, le temps de notre longue adaptation aux normes imposées du haut par l’Occident asservi à la ploutocratie, qui a substitué au capitalisme de la production le capitalisme de la séduction, ce temps doit rester dans le registre du passé. Même si l’inertie de pensée continue à dominer le discours public des politiques de second rang et de leurs serviteurs qui alimentent la presse alignée. De nos jours, l’Europe profonde, l’Europe des nations, l’Europe chrétienne se lève contre l’Union Européenne. Tout comme l’Europe de l’Est s’était levée contre l’Union Soviétique. La révolte de l’Amérique de Trump contre les globalistes trouve une analogie et un précédent historique dans la révolte des Russes contre les communistes. Mais la confusion ne tient plus, les Russes et les communistes ne sont pas la même chose, les Américains et les globalistes non plus.

L’appel à la renaissance du patriotisme total, sans réserves, plein de courage et d’esprit de sacrifice est l’un des grands défis lancés par ce livre. En défiant la religion des droits de l’homme et les dogmes du politically correct, Hervé Juvin fait des affirmations tranchantes d’une clarté et d’une audace tout à fait particulières.

Et pour scandaliser définitivement le lecteur habitué au langage politique édulcoré, pacifiste et tolérant, nous proposons une citation définitoire pour la foi nationale de ce fervent patriote français :

«Est digne de gouverner le parti, le programme, le candidat, pour qui il n’y aura jamais trop de combats, trop de coups donnés ni de coups reçus, trop de morts quand l’indépendance de la nation est en jeu. Ce qui signifie qu’est digne de gouverner celui qui est prêt à tuer ou à mourir pour le combat national, et pour conserver la France aux Français; et que sont totalement et inséparablement Français toutes celles et tous ceux pour lesquels la France est la raison pour laquelle tuer ou mourir, la première, l’unique, celle sans qui rien n’aura jamais le même goût, rien ne sera vraiment possible; celle et ceux pour qui l’honneur et la fidélité passent par la France.»

Vous trouvez, peut-être, excessive, non-démocratique, déviante, la manière dans laquelle l’auteur conçoit l’obligation du patriote de servir sa Patrie? Pour en avoir une meilleure idée, nous vous invitons à la lecture de cet inédit et fascinant livre.

Iurie Roșca

Source : Flux.md

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