Bâtards de la « classe moyenne » VS enfants du Fric: frères ennemis de la Famille Modernité

08:50, 14 decembrie 2019 | Actual | 352 vizualizări | Nu există niciun comentariu Autor:

« …il fallait donc que j’augmente le rythme de mes dépenses, c’était pire que mesquin c’était franchement minable, mais la perspective de mourir avec de l’argent sur mon compte, je ne pouvais pas la supporter. »

Michel Houellebecq, Sérotonine

Dans l’ensemble du « monde développé », sur fond d’effondrement de la fécondité et de la natalité, la part relative des « familles nombreuses » (qui commencent désormais dès le troisième enfant) augmente. Sur fond d’extinction accéléré de la « classe moyenne », leur nombre est particulièrement élevé aux deux extrêmes de la pyramide des revenus et des patrimoines : au sommet, les familles de la grande bourgeoisie, qui peuvent sous-traiter à des pauvres la plupart des aspect pratiques de la maternité (y compris, bientôt, la gestation elle-même, grâce à la GPA, vendue avec l’aimable assistance du lobby LBGT) ; et, tout en bas, un lumpenprolétariat exclu de la compétition statutaire qui fournit sa colonne vertébrale à la cohésion sociale du reste de la population. Ceux qui ne savent plus quoi faire de leur argent, et ceux qui ne seront jamais en mesure d’en accumuler. Voilà où naissent les dernier enfants – et notamment la grande majorité des véritables enfants : ceux nantis d’un père, d’une mère, voire de frères et sœurs.

Que le lumpen fécond voie ou non sa natalité rémunérée sous forme d’aides sociales est, finalement, secondaire. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le comportement des couches inférieures du prolétariat (non « racisées », et plus généralement : pas totalement exclues de la compétition sociale), dans les pays où un régime « nationaliste » tente de stimuler leur natalité : si elles ne sont pas assorties d’un plafond de revenu/patrimoine, ces mesures ont en général pour seul conséquence un nouveau cadeau fiscal à une partie (la partie féconde) de la bourgeoisie. Même pour de l’argent, le prolo « blanc » ne procréera pas. On a donc, d’une part, raison de soupçonner que – elles aussi plongées dans les « eaux glacées du calcul égoïste » – les femmes des groupes « exclus » ont plus d’enfants en raison d’un calcul ; mais on se méprend sur la nature de ce calcul : l’espoir de capter des subsides n’y joue généralement qu’un rôle tout-à-fait secondaire. C’est ce que prouve aussi, symétriquement, la fécondité encore élevée des Tsiganes en Europe orientale – où la plupart des Etats se sont pourtant arrangés[1] pour les exclure administrativement des systèmes d’aide à la natalité.

Si les exclues procréent, c’est parce que, dans leur situation, par définition, on ne peut pas tomber plus bas. Elles enfantent comme on se scarifie dans des cellules de prison : par désœuvrement. Ou, autre façon de le dire : parce qu’elles atteignent dès l’adolescence le degré de désespoir objectif que la « femme libérée » de la classe moyenne n’atteint, elle, généralement que dans la trentaine, quand les derniers lambeaux de ses illusions de carrière ne parviennent plus à cacher les rides qui s’accumulent au miroir. La misère, à vrai dire, ça fait gagner du temps.

Le point commun de ces clochardes avec les grandes bourgeoises, c’est qu’elles sont hors compétition. Tous ceux qui peuvent espérer améliorer leur score social – ces « citoyens » qu’il serait pourtant tellement plus exact d’appeler : les investisseurs – se garderont soigneusement de commettre le mauvais investissement connu sous le nom de famille ; ils tempéreront tout au plus leur solitude ontologique irrémédiable en formant des couples, lesquels, à la marge, par erreur, ou sous l’effet d’une panique biologique mâtinée de réflexes archaïques, produiront quelquefois des bâtards (pour être « fils » ou « fille », il faut un père – un « parent 2 » ne suffit pas…). En d’autres termes : une société individualiste tend invariablement vers une natalité nulle ; les restes de natalité provisoirement observables dans les « démocraties libérales » relèvent tous de décalages géoculturels (lagtime, ou mopping-up). Ils sont (nous sommes!) l’équivalent démographique de cette lumière d’étoiles mortes, qui nous parvient encore, parce que même la lumière ne se déplace pas instantanément. Elle ne trompe néanmoins pas les astronomes – pas plus que la natalité résiduelle du « monde développé » ne tromperait les démographes – si ces derniers ne travaillaient pas sciemment avec des concepts biaisés.

Ces conclusions provisoires suggèrent, à leur tour, une hypothèse permettant d’expliquer pourquoi, à l’autre extrême de la pyramide, on retrouve des comportements féconds. Sur fond de salarisation généralisée, les grands-bourgeois sont désormais les derniers bourgeois culturels véritables, formant le dernier groupe social perpétuant des réflexes de classe. Est-ce à dire qu’eux auraient – au contraire de l’ensemble du prolétariat étendu de la postmodernité – conservé une culture holiste ? Oui et non. L’existence du bourgeois est, par définition, médiate – et c’est le Fric qui la médie. A défaut d’initiation, la culture holiste à laquelle le bourgeois a accès n’est pas sa culture (à titre individuel, il partage la culture de merde de la « classe moyenne »), mais celle du Fric. N’héritant d’aucun privilège formel, le bourgeois jouit néanmoins de tous les contenus privilégiés que sa classe a – plus ou moins brutalement – arrachés à une aristocratie décadente. Mais seule la possession de Fric lui garantit la jouissance tranquille de ces contenus. En d’autres termes : il jouit par procuration, possédé par le Fric qu’il croit posséder. Métaphysiquement, ce n’est pas lui qui jouit (baffre, se drogue, baise ou conduit des voitures de course), c’est le Fric.

Mais la jouissance (génitif subjectif) du Fric n’est pas moins médiée que celle du bourgeois : dénué de corps, le Fric ne peut pas prolonger sa jouissance au-delà de la mort du bourgeois. Seul dieu survivant du panthéon européen, il a besoin qu’on lui procrée des prêtres. Ou, pour exprimer la même idée dans le langage aseptisé de la psychologie sociale : les réflexes de transmission ont su se perpétuer là où l’individu se sent encore porteur d’une valeur dépassant réellement sa propre existence – ce qui est effectivement le cas de l’intérêt cumulé, lequel – à la différence du travail des prolétaires, y compris les prolétaires de luxe de la Silicon Valley et autres centres métropolitains – n’a pas besoin du corps vivant de son détenteur formel pour produire et s’accroître. Tout en rasant les églises du Christ et en interdisant la construction des mosquées d’Allah, l’homme moderne prend soin de ne pas laisser s’éteindre le clergé de la seule magie en laquelle il croit – car en cette magie-là, il croit, en revanche, avec un fanatisme dépassant de loin celui des pires allumés de DAECH : la magie du Fric.

C’est ce raisonnement (d’une logique, me semble-t-il, implacable) qui explique la faillite programmée des conservatismes. Tout conservateur pense trouver la flamme du renouveau dans la lumière des étoiles mortes. Quand il s’occupe de démographie, le conservateur, se tournant vers le salariat généralisé, lui demande d’imiter le comportement de ses amis et parrains de la grande bourgeoisie : il demande au prolétaire – au nom de je ne sais quelle « morale chrétienne » en laquelle il fait ou non semblant de croire lui-même – d’imiter le natalisme de certains des détenteurs du capital. D’alimenter, moyennant quelques aumônes, le clergé d’un dieu (au demeurant contre-initiatique) qui n’est pas le sien. Alors que, confronté à la glorification du succès matériel que lui inculquent ces mêmes élites conservatrices, le prolétaire a, finalement, une réaction relativement saine en perpétuant la grève des ventres d’une civilisation qui ne mérite pas de perdurer.

Il est vrai que les mêmes causes expliquent aussi la faillite programmée de la social-démocratie (incluant structurellement le soviétisme relooké après-guerre par les komsomoltsy, et toute la mosaïque des progressismes non-alignés) – à ceci près que l’effondrement de ce modèle a été trop précoce pour donner à ses élites stupides l’occasion de confronter leur logiciel défaillant à une vraie crise démographique (tant il est vrai que l’original – le libéralisme mondialiste – dure toujours plus longtemps que la copie – en l’occurrence : le capitalisme d’Etat). Si le modèle socio-démocrate avait survécu aux années 1980, on aurait probablement vu ses élites – jumelles de nos élites libérales, « conservatrices » ou non – se lancer dans l’absurdité symétrique, qui palpite d’ailleurs, à l’état latent, dans les programmes de diverses extrêmes-gauches (notamment sous l’étiquette de « revenu universel ») : lumpenprolétariser la « classe moyenne », tout en réduisant à nouveau la bourgeoisie à la bourgeoisie d’Etat des apparatchiks (chose dont la logique du Finanzkapital , à une échelle certes supra-étatique, se charge d’ailleurs très bien sans leur aide). Seulement voilà : les komsomoltsy eux-mêmes croyant encore moins au dieu Etat que les bourgeois du « monde libre » au dieu Fric, ils se sont montrés encore plus malthusiens, tandis que le nivellement des classes productives n’a réussi qu’à étendre au lumpen la mentalité petite-bourgeoise des « classes moyennes » (tout en étendant aux « classes moyennes » la précarité traditionnellement caractéristique du lumpen), comme le prouve noir sur blanc l’effondrement démographique du monde post-soviétique (entamé, notons-le bien, dès avant la chute officielle du régime).

Car ce qu’il y a, finalement, de vrai dans tout le blabla gauchiste sur « l’exclusion », c’est que – au grand désespoir des alternatifs et autres rousseauistes tardifs – le lumpen n’est, par définition, jamais une classe axiologiquement productive : il n’est effectivement lumpen que par exclusion (racisée ou non – c’est parfaitement secondaire) – sans quoi, au lieu de s’attarder dans ses marges géoculturelles parasitaires, il serait depuis longtemps parti fonder un Libéria ou un autre, ou se battre pour je ne sais quel « Etat islamique ». Il est donc culturellement impossible de lumpeniser une société entière, de même qu’il est – par définition – impossible d’embourgeoiser une société entière : le parasitisme – celui du haut comme celui du bas – n’a de sens que minoritaire. Et la réalité culturelle d’une société non initiatique, d’une société libérale-démocratique, restera toujours – et par définition – indexée sur l’habitus majoritaire, en marge duquel les exceptions ne peuvent exister qu’à titre d’exception. Le parasitisme des élites n’est toléré que parce que la majorité se reconnaît culturellement dans ce parasitisme dont elle ne profite pas, parce qu’elle constitue une « classe aspirationnelle » (c’est-à-dire aspirant… au parasitisme). La fameuse « classe ouvrière » n’a d’ailleurs jamais rien été d’autre, perdant son potentiel révolutionnaire – que ce soit dans cette Angleterre victorienne où la révolution « aurait dû » avoir lieu d’après Marx, ou dans l’URSS d’après Staline – aussitôt qu’elle est devenue véritablement, massivement ouvrière, c’est-à-dire une fois culturellement épurée de ses paysans mal acculturés et autres scories d’ancien régime.

Malthusiens, généralement islamophobes (donc aussi anti-chrétiens en profondeur, pour peu qu’on gratte un peu sous le folklore du « christianisme culturel ») et féminisés, les Gilets Jaunes français ressemblent finalement plus à leur tête de turc Macron qu’à n’importe quel petit paysan des marges rurales de l’Europe : trop ardents à réclamer leur part pour risquer de mettre en danger la machine à faire des parts, ils n’ont pratiquement jamais envisagé de vraiment paralyser ou saboter la machine productive (ce dont ils auraient pourtant eu les moyens), préférant se masser aux séances hebdomadaires d’un fight club métropolitain où, à défaut de changer le monde, on peut perdre un œil. Au nom du « niveau de vie », en général, on râle, au pire, on se suicide – mais on ne fait aucune révolution. Les révolutions, comme les guerres classiques et en général la machinerie des Etats-nations, bien que généralement déclenchées au nom d’idéaux modernes par des élites modernes, sont restées possibles tant que les sociétés où elles se produisaient incluaient une masse critique d’individus à habitus prémoderne : même affublé d’une étoile rouge ou du drapeau blanc d’une « réaction » bourgeoise/illuministe (celle de ces mêmes panslaves qui avaient… déposé le Tsar), le moujik tombait au champ d’honneur pour la Sainte Russie, comme ses ancêtres face aux Tartares. Tout comme les poilus qui allaient se faire viander sur ordre de la canaille républicaine répondaient, en leur for intérieur, à l’appel (curieusement détourné d’un point de vue géostratégique) de la Pucelle d’Orléans. Mais dans la Famille Modernité, il n’y aura plus – comme s’en félicitent bruyamment Fukuyama et autres kojéviens tardifs – ni guerres, ni révolutions – juste quelques querelles de famille entre fils du parasitisme réussi et bâtards du parasitisme raté, vite résorbées – au flashball s’il le faut.

[1] Avec la complicité tacite de l’UE, qui ne poussera jamais l’antiracisme jusqu’aux affres du natalisme.

Source: https://www.breizh-info.com