Nous sommes dans l’ère des nains, par George Kennan [1998]

09:45, 2 aprilie 2018 | Actual | 186 vizualizări | Nu există niciun comentariu | Autor:

Je vous propose aujourd’hui la traduction pour ce blog d’un article de 1998 de George Kennan (1904-2005), qui était un diplomate, politologue et historien américain dont les idées eurent une forte influence sur la politique des États-Unis envers l’Union soviétique au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

De 1944 à 1946, il est chef de mission à Moscou. À la fin de son mandat, il envoie au secrétaire d’État un télégramme de 8 000 mots proposant une nouvelle stratégie face à l’URSS, pour limiter son désir d’expansionnisme.

En juin 1947, alors directeur des affaires politiques du Département d’État, il écrit sous le pseudonyme de X un article dans la revue Foreign Affairs, The Sources of Soviet Conduct (Les sources de la conduite soviétique), dans lequel il reprend et approfondit les idées émises dans son long télégramme. Il y explique la politique étrangère de Staline comme une combinaison de l’idéologie marxiste-léniniste, qui prône la défaite des forces capitalistes à travers le monde, et sa propre détermination à utiliser la notion d’« encerclement capitaliste » comme feuille de vigne pour légitimer sa régimentisation de la société soviétique et consolider son pouvoir. Il est donc nécessaire, selon Kennan, que les États-Unis répliquent par une politique d’endiguement destinée à contenir l’expansionnisme soviétique. C’est le fameux principe du containment, fondement de la Doctrine Truman.

Entre avril 1947 et décembre 1948, lorsque George Marshall est Secrétaire d’État (= Ministre des affaires Étrangères), son influence est alors maximale, et il met ses idées en pratique en devenant l’architecte intellectuel du plan Marshall.

Cependant, toute sa vie, il répètera que ces avertissements n’impliquaient pas forcément toutes les mesures prises pour contenir l’expansionnisme soviétique : « Mes idées au sujet de l’endiguement ont été déformées par les gens qui les ont comprises et exécutées uniquement comme un concept militaire ; et je pense que c’est cela qui nous a conduits aux 40 années du processus inutile, horriblement coûteux, que fut la guerre froide. »

Interrogé en 1990 au sujet de la mauvaise interprétation de son article, Kennan répète qu’il n’a jamais considéré les Soviétiques comme une menace militaire.

En 1948, il présenta le Mémo PPS23 du Conseil des relations extérieures : « Nous possédons 50% des richesses mondiales, mais nous ne constituons que 6,3 % de la population du globe. Cette disparité est particulièrement importante entre nous-mêmes et les peuples d’Asie. Pour cette raison, nous ne pouvons qu’être l’objet d’envie et de haine. Ce que nous devons faire dans la période qui vient, c’est de concevoir un mode de relation qui nous permettra de perpétuer cette position de disparité sans mettre en péril notre sécurité nationale. Si nous voulons atteindre ce but il nous faut nous débarrasser de toute sentimentalité et ‘rêve éveillé’ ; et quel que soit le lieu nous devrons concentrer notre attention sur nos objectifs nationaux immédiats. Ne nous mentons pas à nous mêmes en pensant que nous pouvons nous offrir le luxe aujourd’hui d’être des altruistes et des bienfaiteurs du monde… » [Mémo PPS23, John Kennan, 1948] (TexteSource)

Sa vision en 1998 (à 94 ans…) est donc particulièrement précieuse dans le contexte actuel.

Affaires étrangères : et maintenant, un mot de « X » (1998)

Sa voix est maintenant un peu fragile, mais son esprit, même à l’âge de 94 ans, est toujours aussi aiguisé qu’auparavant. Alors, lorsque j’ai joint George Kennan au téléphone pour avoir sa réaction à la ratification de l’extension de l’OTAN, ce ne fut pas une surprise de constater que l’homme qui était l’architecte du succès de la doctrine du « containment » de l’Union Soviétique, et l’un des plus grands hommes d’État du XXe siècle avait une réponse de prête.

Je pense que c’est le début d’une nouvelle guerre froide, disait M. Kennan à partir de sa maison, à Princeton. « Je pense que les Russes vont progressivement réagir de façon adverse, et que cela aura un effet sur leurs politiques. Je pense que c’est une erreur tragique. Il n’y a absolument aucune raison de faire cela. Personne n’était menacé. Cette extension ferait se retourner dans leur tombe les pères fondateurs de ce pays. Nous nous sommes engagés à protéger un grand nombre de pays, alors même que nous n’avons ni les ressources ni l’intention de le faire de façon sérieuse. [L’extension de l’OTAN] était simplement une action conduite avec insouciance par le Sénat qui n’a aucun intérêt réel pour les Affaires étrangères.

« Ce qui m’ennuie, c’est le manque d’information et la superficialité de l’ensemble du débat qui a eu lieu au Sénat » ajouta M. Kennan, qui était présent lors de la création de l’OTAN, et dont l’article anonyme, en 1947 dans le journal of Foreign Affairs (Journal des Affaires étrangères), signé « X », a défini la politique de containment de l’Amérique pendant la guerre froide pour les 40 ans qui suivirent.

« J’étais particulièrement ennuyé par les références à la Russie comme un pays mourant d’envie d’attaquer l’Europe de l’Ouest. Les gens ne comprennent-ils pas ? Nos différends étaient avec le régime communiste soviétique. Et maintenant, nous tournons le dos à ces mêmes gens qui ont organisé la plus grande révolution de l’Histoire pour mettre fin à ce régime soviétique, et cela sans effusion de sang ! »

« Et la démocratie russe est aussi avancée, si ce n’est plus, que celle de n’importe lequel de ces pays que nous venons de nous engager à défendre contre la Russie. » dit M. Kennan, qui rejoignit le Département d’État en 1926, et fut ambassadeur américain à Moscou en 1952. « Cela montre un manque de compréhension de l’histoire de la Russie et de l’Union Soviétique. Bien sûr que cela va entraîner une réaction hostile de la part de la Russie, et alors, ils [ceux qui auront choisi d’étendre l’OTAN] diront qu’ils vous avaient bien dit que les Russes étaient comme cela. Mais c’est tout simplement malhonnête. »

On peut seulement se demander ce que les historiens du futur diront.

Si nous avons de la chance, ils diront que l’extension de l’OTAN à la Pologne, à la République tchèque n’eurent aucune importance, car le vide qu’elle était censée remplacer avait déjà été comblé, ce que l’équipe de Bill Clinton n’avait pas vu. Ils diront que les forces de la mondialisation intégrant l’Europe, couplées aux nouveaux accords de contrôle des armements, eurent un effet si important que la Russie, malgré l’extension de l’OTAN continua son processus de démocratisation et d’occidentalisation, et fût peu à peu entraînée dans une Europe vaguement unifiée.

Si nous n’avons pas de chance, ce qu’ils diront, prédit M. Kennan, c’est que l’extension de l’OTAN a créé une situation dans laquelle l’OTAN avait alors soit à s’étendre jusqu’aux frontières mêmes de la Russie, déclenchant une nouvelle guerre froide, soit à s’arrêter après l’inclusion de ces trois nouveaux pays, et créer une nouvelle ligne de division en Europe.

Mais il y a quelque chose que les historiens du futur ne manqueront sûrement pas de remarquer, et c’est l’absence complète d’imagination qui aura caractérisé la politique étrangère des États-Unis à la fin des années 1990. Ils noteront que les événements clés de ce siècle eurent lieu entre 1989 et 1992 – l’effondrement de l’Empire soviétique, qui avait les capacités, les intentions impériales, et l’idéologie pour réellement menacer le monde libre. Que grâce à la résolution de l’Occident, et au courage des démocrates russes, l’Empire soviétique s’effondra sans un coup de feu, engendrant une Russie démocratique, libéra les anciennes républiques soviétiques, et mena à un accord de contrôle des armements sans précédent avec les États-Unis.

Et quelle fut la réponse des États-Unis ? Ce fut d’étendre l’OTAN, l’alliance créée pendant la guerre froide contre l’URSS, et de la rapprocher des frontières de la Russie.

Oui, racontez à vos enfants et vos petits-enfants que vous viviez à l’âge de Bill Clinton et William Cohen, à l’âge de Madeleine Albright et Sandy Berger, à l’âge de Trent Lott et Joe Lieberman, et que vous aussi étiez présent lors de la création du nouvel ordre de l’après-guerre froide, lorsque ces géants de la politique étrangère mirent leur cerveau en commun pour produire… une souris.

Nous sommes dans l’ère des nains. La seule bonne nouvelle est que nous y sommes arrivés en un seul morceau car avant cela, il y eut un autre âge, l’ère des Grands Hommes d’État, qui avaient à la fois de l’imagination et du courage.

Et alors qu’il me disait au revoir au téléphone, M. Kennan ajouta juste une chose : « Ce fut toute ma vie, et cela me peine de la voir fichue en l’air à la fin. »

Source : https://www.les-crises.fr

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