Nationalisme et révolution : le cas ukrainien

09:53, 4 februarie 2019 | Actual | 139 vizualizări | Nu există niciun comentariu | Autor:

Aux origines du nationalisme ukrainien : Dmytro Dontsov

 

Le nationalisme ukrainien a eu plusieurs pères fondateurs, intellectuels et hommes d’action. Dans le champ théorique, c’est l’œuvre de Dmytro Dontsov (1883-1973) qui domine les autres et qui est aujourd’hui appliquée en Ukraine presque à la lettre.

Dmytro Dontsov est parfois surnommé le « Charles Maurras ukrainien » car il lui a repris la notion de « nationalisme intégral ». Pour être juste, il faudrait dire un anti-Maurras, tant les conceptions des deux penseurs divergent sur le fond, au-delà d’une formule empruntée. On parle beaucoup de la germanophobie de Maurras. Il s’agissait surtout d’un rejet du romantisme et de son culte des émotions, qui seront à l’origine d’un renouveau du paganisme et de l’occultisme aux XIXème et XXème siècles. Maurras jugeait ces tendances culturelles propagées outre-Rhin parfaitement barbares et immatures sur le plan civilisationnel, et il leur préférait un certain rationalisme propre à l’esprit classique français et aux vertus grecques et chrétiennes de modération, de tempérance et de réflexivité. À l’opposé, Dmytro Dontsov s’inspire du romantisme allemand et propose une philosophie politique entièrement tournée vers l’action et la révolution, ce qu’il appelle aussi le « nationalisme actif ».

Pour Dontsov, il s’agit moins d’illustrer l’identité nationale ukrainienne dans une œuvre que de mettre au point la praxis concrète qui permettra de l’imposer sur un territoire donné. De fait, l’idée nationale n’est qu’une abstraction si l’on ne se donne pas les moyens d’affirmer physiquement sa souveraineté, par la violence et l’insurrection révolutionnaire s’il le faut. Cette approche entretient une parenté avec la doctrine marxiste et son matérialisme dialectique, qui se présente comme une étude des rapports de forces et des antagonismes animant les groupes humains et écrivant l’Histoire par le mouvement pendulaire de leurs contradictions : un coup à droite, un coup à gauche, et la synthèse, volontaire ou pas, pour résultat global. Cette méthode expérimentale et factuelle, s’appuyant sur des phénomènes observables, fournit le cadre scientifique nécessaire à la technique du coup d’État et à la conquête du pouvoir immanent. Elle sera acclimatée aux milieux de droite traditionaliste par Charles Maurras sous le nom d’empirisme organisateur, ce qui l’amènera lui aussi à une réflexion sur les conditions de la révolution, qu’il couchera par écrit dans Si le coup de force est possible .

De son côté, Dmytro Dontsov adaptera cette approche à son nationalisme ethnique ukrainien après avoir fait ses premières classes politiques dans le socialisme, comme Mussolini ou certains membres du mouvement hitlérien. La vaste culture politique de Dontsov lui permettra de réaliser une synthèse de toutes ces influences, et d’y ajouter d’autres encore, issues de la psychologie et de la sociologie. Le Centre Scientifique et Idéologique Dmytro-Dontsov (Науково-ідеологічний центр імені Дмитра Донцова) propose en téléchargement son texte le plus abouti, sobrement intitulé Nationalisme (1926), dans lequel il développe des principes méthodologiques de prise du pouvoir par le conditionnement psychologique des masses :

« J’ai mentionné pour commencer deux grands motifs de toute idée révolutionnaire ainsi que nationale : le premier est le volontarisme (l’anti-intellectualisme), le second est le militantisme (l’antipacifisme). Maintenant, donc, vient le troisième – le „romantisme”. Et aucune grande idée en confrontation avec les autres pour la domination n’est vivante si elle n’est pas imprégnée de cet esprit du „romantisme”. J’ai parlé de la nature romantique des grandes doctrines. Maintenant, il faut souligner leur deuxième aspect : le dogmatisme impassible. Ces doctrines apparaissent toujours accompagnées d’un ordre catégorique, d’un sentiment qui ordonne une obéissance obstinée. Ces idées (comme l’écrit Gustave Le Bon) sont combinées avec des „sentiments simples et extrêmes”… Elles sont acceptées ou rejetées par les masses comme les dogmes de la foi, „en bloc”, et sont considérées comme des vérités absolues ou des erreurs absolues… „Dieu ou Mammon” [Le Bon, Psychologie des foules]. Tel est le caractère de ces doctrines, et seules de telles doctrines permettent normalement l’obéissance des masses, c’est-à-dire que ces doctrines sont combinées avec des sentiments émotionnels, simples et catégoriques. Un sociologue italien bien connu, Wilfredo Pareto, dit que l’histoire est faite par les „sentiments, instincts, désirs et intérêts”, qui essaient de motiver leurs activités rationnellement. L’histoire n’est pas une histoire de l’esprit, seulement des passions, elle ne connaît que des „actes illogiques” (azioni non logiche). La masse est toujours plus soumise au toucher émotionnel qu’à la logique froide de l’esprit [Vilfredo Pareto, Trattato di Sociologia generale, Florence, 1916]. » [1]

Ces observations de Dmytro Dontsov sur l’irrationalité des masses et le rôle des passions brutes dans l’Histoire sont justifiées et de bon sens. En philosophie politique, elles doivent servir de constat moral réaliste – prenant en compte les faiblesses du cœur humain – pour ensuite travailler à l’éducation du peuple et à l’élévation de son niveau de conscience par la raison empirique et le sens des nuances. La foule irrationnelle n’est pas un but mais un point de départ. Or, chez Dontsov, le romantisme et les émotions apparaissent comme des fins en soi. C’est effectivement ce qui permet de simplifier l’esprit chez un maximum d’individus pour les embrigader et lever une armée entièrement dévouée à la cause. Dontsov travaille à élaborer un modèle de conscience non réflexive, à contre-courant de l’évolution naturelle de l’esprit humain, lequel progresse normalement par boucles récursives action/réflexion, ou essai/erreur/correction, et complexité croissante. Mais pour Dontsov, la réflexion freine l’action, or il faut agir ! Comment ? Dontsov n’étant pas libéral, il sait que l’individu ne pèse rien en politique et que la seule échelle d’action pertinente est d’emblée collective. Cette conscience non réflexive entièrement tournée vers l’action révolutionnaire aveugle doit donc être réalisée à l’échelle d’un peuple et d’une idée nationale. Il faut organiser les masses en les radicalisant et en les fanatisant dans un système émotionnel binaire amour/haine capable de transcender la morale bourgeoise conventionnelle au nom d’une idée supérieure :

« Ce fanatisme des partisans d’une grande idée découle déjà de son caractère „religieux”. Un croyant considère sa vérité comme obligatoire pour tout le monde. Il déteste „fanatiquement” tout ce qui s’oppose à son acceptation, en tant que seule foi salvatrice. Le „fanatique” apprend sa vérité comme une révélation générale, qui doit être acceptée par les autres. D’où son agressivité et son intolérance à l’égard d’autres points de vue. Une croyance ferme aux slogans qu’il prononce comme la vérité inconditionnelle et obligatoire, l’amour de l’idée qu’il veut réaliser, l’immensité de la haine de tout ce qui entrave sa réalisation – telle est la somme des émotions qui enveloppe chaque vrai révolutionnaire, ou fanatique – et la nature extrême de ses pensées viscérales. C’est pourquoi l’amour et la haine vont de pair comme deux sentiments complémentaires chez chaque partisan d’une excellente idée. » [2]

Cette philosophie de l’action pure désinhibée, de la « jouissance sans entraves » en quelque sorte, possède des aspects transgressifs et amoraux évidents. Plus encore que chez Marx, Dontsov puise son inspiration chez Nietzsche pour développer l’idée d’une élite supra-morale ne s’autorisant que d’elle-même pour guider un peuple zombifié vers un avenir glorieux. Dans un ouvrage de 2015 rassemblant les actes d’un colloque international sur l’Ukraine tenu en 2012, l’universitaire italienne Renata Caruso faisait les observations suivantes :

« La doctrine du nationalisme ukrainien de Dmytro Dontsov, conçue juste avant la Première Guerre mondiale, montre l’influence du romantisme allemand et de cette philosophie vitaliste, transformée ensuite en mouvement populaire par le fascisme et le nazisme. (…) Dontsov voulait créer un nouvel État dans lequel l’élite dirigeante aurait été imprégnée d’une nouvelle idée nationale, une idée libérée de toute contrainte morale communément admise par la société de l’époque. Cette élite, selon Dontsov, devrait prêcher et défendre sa propre moralité et son propre dogme moral. Dontsov a également expliqué [dans son dernier ouvrage] comment la société ukrainienne devait être unifiée : „Tout d’abord, nous devons établir une série de dogmes, une série de lois ou de normes, une série d’axiomes, dans tous les secteurs de la vie sociale… Nous devons établir notre propre vérité, unique et infaillible… Il faut marteler ce nouveau credo et cette nouvelle vérité dans les têtes et dans la foule, et liquider sans pitié ceux qui expriment des doutes… Un groupe d’élite, une minorité, assumera un rôle d’aimant. Ce groupe imposera son propre point de vue et son propre dogme sur les pensées et la volonté des masses. Cette coterie d’élite sera organisée non pas comme un parti politique, ni comme une sorte de syndicat, mais plutôt comme une fraternité disciplinaire qui conduira les masses. Le fanatique possède sa propre vérité acclamée qui doit être entendue par les autres et d’où découle sa propre agressivité et son intolérance envers tous les autres points de vue.” (By Cross And Sword, 1967, p.123) Par conséquent, selon Dontsov, le nationalisme intégral doit être basé sur les émotions, ou plutôt sur l’émotivité, une condition nécessaire pour protéger ses adeptes des forces sœurs de la logique et de la rationalité. » [3]

Le nationalisme intégral de Dontsov est donc aussi une culture du premier degré intégral. Culture de l’immédiateté, dans laquelle il faut adhérer aux phénomènes sans distanciation, ne jamais les interpréter, ne jamais en douter. Il est vrai que la logique et la rationalité introduisent à la réflexion critique et contribuent ainsi à semer le doute, le second degré, la distance, ce qui risque de mitiger l’impulsivité et d’affaiblir la détermination. Or, Dmytro Dontsov veut une détermination sans faille de ses troupes. Dans quel but ? Le recours aux émotions primaires fortifiantes contre une pensée rationnelle jugée castratrice prend ses racines dans une vision géopolitique intrinsèquement conflictuelle. Il faut préparer le peuple à la guerre, et c’est tout. Dans son ouvrage de 1921, Les fondements de notre politique, Dmytro Dontsov expose sa conviction, à savoir une confrontation inévitable entre la Russie et l’Occident, plus largement entre l’Eurasie et l’Europe de l’Ouest dont l’Ukraine ferait partie – selon Dontsov. Pour anéantir la Russie, tous les coups sont permis et toutes les alliances sont permises. Au service de son idée fixe qui est de détruire la Russie, Dontsov fait feu de tout bois et montre un opportunisme tactique tout azimut assez remarquable, notamment dans le chapitre 3 qui porte comme titre « Idée centrale de la politique étrangère de l’Ukraine : les alliés de l’Ukraine sont les États qui sont contre la Russie » :

« La force sur laquelle nous devons compter est ce qu’on appelle le prétendu impérialisme des puissances européennes, puisque sa direction recoupe la direction de notre politique. (…) Dans le détail, le côté positif de ce postulat est la recherche d’une alliance avec les pays dont les intérêts contredisent pour l’instant les intérêts de la Russie. Ce principe doit être proclamé franchement, sans crainte des politiciens-voyoux ni de nos propres internationalistes, baignant dans la propagande bolchévique, hurlant contre „la vente du pays” à l’impérialisme de la Triple-Entente ou de l’Allemagne. Ceux-là ou d’autres États sur lesquels nous pouvons compter peuvent être „impérialistes” ou „réactionnaires”, mais cela nous est égal et ne doit pas nous égarer. C’est un fait historique qu’aucune nation ne s’est libérée seulement par ses propres moyens. Les nations n’ont atteint leurs objectifs politiques qu’en inscrivant leur travail dans un cercle d’idées plus générales, en les liant aux intérêts d’autres États. Nous ne devons faire aucune exception à cette règle, nous devons compter sur toutes les forces qui, en nous aidant, ont le même but : la dislocation de la Russie. » [4]

Une puissante exaltation romantique révolutionnaire contre la Russie anime encore aujourd’hui le cœur battant du nationalisme ukrainien. Cette caractéristique explique pourquoi les ennemis de la Russie dans les capitales occidentales se sont très vite penchés sur ces « nationalistes » qui ne demandaient qu’à se battre avec eux, voire pour eux. Dès les années 1930, la Grande-Bretagne et le Troisième Reich ont recruté dans leurs services secrets un certain Stepan Bandera, le chef le plus radical des nationalistes ukrainiens, fondateur de l’OUN-B (Organisation des Nationalistes Ukrainiens, tendance Bandera) et cofondateur de sa branche de guérilla paramilitaire, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA, Українська Повстанська Армiя). Bandera mettra en pratique les grands principes définis par Dontsov consistant à chercher tous les alliés possibles et imaginables pour attaquer sans relâche Moscou, ce qui se concrétisera en deux temps : pendant la Deuxième Guerre mondiale, par la création d’unités de supplétifs ukrainiens au sein de l’armée du Reich, scellant ainsi le pacte entre le national-socialisme allemand et le national-socialisme ukrainien, encore visible dans l’Ukraine contemporaine ; après la Deuxième Guerre mondiale, par l’intégration de la mouvance de Bandera (les bandéristes) dans les réseaux Stay Behind et Gladio de l’OTAN, pour mener clandestinement la guerre froide contre le bloc communiste, et aujourd’hui contre la Russie – la nature du régime en place à Moscou n’ayant aucune importance. Dès ses origines, le nationalisme ukrainien prêtait donc largement le flanc à une instrumentation par des puissances géopolitiques impérialistes et révolutionnaires antirusses. Reconstituons maintenant l’arrière-fond historique et les conditions idéologiques et pratiques de son développement concret.

 

Bolchéviques, nationalistes et impérialistes, ensemble contre la Russie

 

En 1998, Alexandre Soljenitsyne publie La Russie sous l’avalanche, œuvre aux accents pamphlétaires et au titre métaphorique du sort de la Russie sous la présidence de Boris Eltsine. Dans ce livre, le plus célèbre des dissidents consacre plusieurs pages au phénomène du « nationalisme ukrainien », en fait un suprémacisme racial anti-russe nourrissant des ambitions de conquêtes territoriales qui recoupent singulièrement certains projets impérialistes et mondialistes. Avant de les commenter, Soljenitsyne rappelle les slogans qui animaient les milieux nationalistes ukrainiens dans les années 1990, peu après l’indépendance du pays :

« „L’Ukraine aux Ukrainiens” – ça oui, aucun doute là-dessus (bien qu’en Ukraine vivent des dizaines de peuples différents), mais aussi : „La Rus kiévienne jusqu’à l’Oural !” Les Russes sont exclus des peuples slaves comme un „hybride finno-mongol”. On a créé à Odessa un Institut de géopolitique nationale ; il porte le nom de Youri Lipa, auteur du livre Le Partage de la Russie qui, encore en 1941, développait le programme suivant : „On ne peut abattre la Russie que par l’alliance de l’Ukraine avec le Caucase et la Transcaucasie.” C’est dans cet esprit que les nationalistes ukrainiens ont célébré l’anniversaire de la division SS „Galicie” (ce qui n’a entraîné ni reproches, ni indignation de la part des États-Unis). Au cours d’une de leurs conférences, en 1990 : „Nous professons le culte de la force, la force est tout !” C’est pour cela que l’Assemblée nationale ukrainienne (UNA) s’est dotée de troupes de choc (UNSO) et d’un slogan : „L’UNA – au pouvoir, l’UNSO – à l’assaut !” Au Congrès de 1994 : „Soutenir le séparatisme régional en Russie en vue de favoriser sa désintégration !” (Argoumenty i fakty, 26 juin 1994 – NdA). Et cette position antirusse de l’Ukraine, c’est justement ce qui fait l’affaire des États-Unis. Les autorités ukrainiennes, aussi bien sous Kravtchouk que sous Koutchma, s’empressent de faire chorus aux Américains, lesquels cherchent à affaiblir la Russie. C’est ainsi qu’on en est vite arrivé à des „relations privilégiées entre l’Ukraine et l’OTAN”, et aux exercices de la flotte américaine en mer Noire (1997). On ne peut s’empêcher de penser à l’immortel plan de Parvus en 1915 : utiliser le séparatisme ukrainien pour démembrer la Russie. » [5]

Qu’est-ce que cet immortel plan de Parvus, connu aussi comme « mémorandum de Parvus » (Меморандум Парвуса), ou « mémorandum du Docteur Gelfand » (Меморандум доктора Гельфанда), dont nous parle Soljenitsyne ? Mais tout d’abord, qui est Parvus ? Alexandre Parvus (1867-1924), de son vrai nom Israel Lazarevich Gelfand, était un agitateur bolchévique, proche collaborateur de Trotski et inventeur de l’idée de « révolution permanente ». Surnommé le « marchand de révolution » en raison de sa fortune personnelle amassée grâce à son talent financier, Parvus est une sorte de père spirituel de George Soros, dont la vie et l’œuvre peuvent se résumer en une phrase, comme le rappelle Georges Nivat, traducteur français de Soljenitsyne :

« L’effondrement de la Russie est la clef de l’histoire universelle. » [6]

Afin de réaliser ce grand dessein, Parvus rédige en 1915 un plan pour une révolution en Russie. Il remettra son plan au gouvernement allemand de l’empereur Guillaume II de Hohenzollern, pourtant assez peu porté sur le socialisme, le marxisme ou le communisme, pour le convaincre d’apporter son soutien aux bolchéviques dans la perspective de disloquer le vaste territoire de l’empire tsariste. Une attention particulière est accordée à l’Ukraine et aux pourtours de la mer Noire :

« En parallèle avec la préparation de la création d’une base organisationnelle pour une grève de masse, il est nécessaire de commencer immédiatement l’agitation directe. Grâce à la Bulgarie et la Roumanie, vous pouvez établir des liens avec Odessa, Nikolayev, Sébastopol, Rostov-sur-le-Don, Batou et Bakou. (…) La formation d’une Ukraine indépendante peut être considérée à la fois comme une libération du régime tsariste et comme une solution à la question paysanne. (…) La croissance du mouvement révolutionnaire dans l’empire tsariste, entre autres choses, conduira à la confusion générale. En plus du cours général des opérations militaires, des mesures spéciales peuvent être prises pour renforcer cette situation troublée. Pour certaines raisons, le bassin de la mer Noire et le Caucase sont plus favorables à cette zone. Une attention particulière devrait être accordée à la ville de Nikolayev, car deux très gros navires de guerre se préparent à la descente dans une situation très tendue. À Nikolayev, il est nécessaire de déclencher une grève parmi les travailleurs, pas nécessairement de nature politique, mais simplement sur la base de revendications économiques. » [7]

L’État prussien du Kaiser Guillaume II, conservateur et anti-bolchévique, a ainsi coopéré en toute conscience avec le révolutionnaire bolchévique Alexandre Parvus dans le soutien au nationalisme ukrainien pour attaquer la Russie. Dans son ouvrage monumental sur la révolution bolchévique, l’historien Richard Pipes, spécialiste du monde russe et consultant néo-conservateur à la CIA, notait que le principal intermédiaire de tout ce petit monde était Parvus, « (…) l’un des leaders du Soviet de Saint-Pétersburg en 1905, le fondateur de la théorie de la „révolution permanente”, et plus récemment un collaborateur de l’Union pour la Libération de l’Ukraine » [8]. Cette Union pour la Libération de l’Ukraine (ULU), fondée en 1914 par Dmytro Dontsov et quelques amis, servira de prototype à l’OUN-B de Stepan Bandera et à sa branche armée de l’UPA. Les contacts entre bolchéviques et nationalistes ukrainiens, le tout sous pilotage impérialiste occidental, sont documentés également par l’historien spécialiste du renseignement, le lieutenant-colonel Olivier Lahaie, dans son ouvrage sur le rôle de la Suisse comme plaque-tournante des services secrets européens pendant la Première Guerre mondiale :

« Fin 1914, le journaliste d’extrême gauche Alexandre Israël Helphand (alias Parvus) avait fait savoir à Berlin qu’il pensait que l’explosion de l’Empire russe, puis son démembrement, permettraient d’abattre définitivement l’absolutisme tsariste et qu’il fallait donc soutenir le mouvement des nationalités ; une fois la liberté acquise, le socialisme triompherait. Mise au courant de ses propos, l’”Union pour la libération de l’Ukraine”, implantée à Vienne, avait été à la rencontre de Parvus pour quémander son aide ; ce fut ensuite le tour des nationalistes arméniens et géorgiens. » [9]

Dans les archives du service d’Histoire de la Défense à Vincennes données en référence par Olivier Lahaie, on voit se déployer au tournant des années 1920 une nébuleuse d’agents doubles ou triples sillonnant l’Europe et la Turquie, et dont émerge la figure de Wladimir Stepankowsky, rédacteur en chef du journal L’Ukraine et attaché au Bureau Ukrainien de Lausanne, sorte d’ambassade d’Ukraine en Europe de l’Ouest, affairée à la propagande anti-russe. Au milieu d’une somme d’informations anecdotiques et contradictoires, les renseignements français de l’époque nous apprennent néanmoins dans les feuilles 65 et 66 de la boîte 2510 du « fonds de Moscou » les raisons d’une rencontre de Stepankowsky avec des agitateurs turcs :

« Une réunion a eu lieu dans le courant de cette semaine entre Stepankowsky, Directeur du Bureau de l’Ukraine, actuellement agent anglais, qui revenait d’Allemagne, et les Nationalistes turcs Haroun, Président du Bureau permanent du Congrès turc et Seid Ahmed, ex-Président du Parlement tartare de Crimée. (…) Les chefs ukrainiens se trouvant en Allemagne et en Galicie, entre autres [le Général] Skoropadsky, se consulteraient actuellement pour créer un grand mouvement en Ukraine, mouvement tendant à détacher ce pays de la Russie. La mission de Stepankowsky consisterait à renseigner les Anglais, hostiles à un relèvement de la Russie, sur les mouvements séparatistes se produisant en Ukraine et en Crimée. Il s’entendrait également sur ce point avec Seid Ahmed qui, de son côté, désire la reconnaissance de l’indépendance entière de la Crimée et une alliance avec les Turcs. Quant à Haroun, son rôle serait de renseigner Angora sur les intrigues concernant la Russie, les Nationalistes étant, eux aussi, hostiles à un relèvement de la Russie et portés à encourager les Tartares à s’organiser en vue de leur indépendance pour former ainsi, avec la Turquie, l’Azerbeidjian et les autres peuples tartares et turcs du Sud de la Russie, une vaste Confédération pan-turque. » [10]

La politique et la géopolitique ne connaissent fondamentalement pas d’autres valeurs que l’opportunisme et les alliances tactiques d’occasion. Toutes les combinaisons sont possibles sur la base du repérage de l’ennemi prioritaire et de l’ennemi secondaire, qui peut servir d’allié, et même devenir un ami. Les grandes théories et les systèmes d’idées n’ont guère d’importance et c’est le potentiel d’action physique et matérielle qui sert de fil conducteur organisateur. En 2010, l’universitaire Serhii Hrabovsky, chercheur en philosophie politique à l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, commentait dans un article le plan de Parvus et l’alliance apparemment contre-nature nouée autour de lui entre des internationalistes, des nationalistes et des impérialistes pour faire tomber la Russie :

« Le 15 janvier 1915, l’ambassadeur d’Allemagne à Istanbul a envoyé un rapport à Berlin, relatant sa rencontre avec un sujet russe Aleksander Gelfand (alias Parvus), un participant actif de la révolution de 1905-07 et propriétaire d’une grande société de commerce. Parvus a informé l’ambassadeur allemand du plan de la révolution russe. Il a été immédiatement invité à Berlin où il a rencontré des membres influents du cabinet et des conseillers du chancelier Bethmann-Hollweg. Parvus a suggéré que les Allemands lui donnent une grosse somme d’argent pour aider à promouvoir, premièrement, les mouvements nationaux en Finlande et en Ukraine et deuxièmement, soutenir les bolchéviques, qui ont propagé l’idée de la défaite de l’empire russe dans la guerre injuste [débutée en 1914] pour renverser le „régime des propriétaires terriens et des capitalistes”. Les suggestions de Parvus furent acceptées ; sur ordre personnel du Kaiser Wilhelm, il reçut deux millions de marks allemands comme première contribution à „la cause de la révolution russe”. Plus tard, d’autres versements suivirent, certains pour de plus grands montants. Ainsi, selon un récépissé de Parvus, le 29 janvier 1915, il reçut 15 millions de coupures russes pour le développement du mouvement révolutionnaire en Russie. L’argent a été alloué avec l’efficacité allemande typique. » [11]

Les bolchéviques et les Allemands n’étaient pas les seuls à nourrir ce genre de projet. Depuis au moins le XIXème siècle, ce sont toutes les puissances capitalistes occidentales, emmenées par les puissances anglo-américaines, qui ne rêvent que d’une chose, conquérir la Russie, car c’est le passage obligé de la domination mondiale. Cette motivation suprémaciste avance généralement masquée derrière des revendications aux apparences généreuses : indépendance nationale et/ou justice sociale. Le stratagème est bien rodé et repose sur le principe du prétexte. De même que les féministes revendiquent une égalité homme/femme déjà acquise pour faire passer la guerre des sexes, les nationalistes ukrainiens participent en 2014 à une révolution pour une indépendance déjà donnée par le Kremlin en 1991, et mettent ainsi fin à l’indépendance de leur pays pour le placer sous une occupation étrangère visant la Russie. L’alliance pour s’emparer de Moscou, et plus largement pour s’accaparer tout le continent eurasiatique, ratisse de l’extrême gauche à l’extrême droite, le tout sous pilotage anglo-américain, et vise toujours le morcellement et le partage du territoire de la Russie ou de l’URSS, comme on se partage un butin. Ce concept de « partage » de la Russie a été particulièrement travaillé par un certain Youri Lipa (1900-1944), intellectuel ukrainien mentionné par Soljenitsyne dans son ouvrage déjà cité. En juillet 2014, un site internet bandériste rendait hommage à Youri Lipa en évoquant cette grande stratégie étalée sur des décennies pour tenter de conquérir enfin les vastes territoires russes :

« Le concept de „partage” a été développé par l’historiographe ukrainien et culturologue Youri Lipa dans son livre du même nom en 1941. Oleg Bagan [historien du nationalisme ukrainien] a déclaré : „Dans le livre Le partage de la Russie [Розподіл Росії], Lipa prouve que l’Ukraine est un facteur décisif pour l’effondrement de l’empire russe comme monstre artificiel, oppressif et antinational de la politique internationale”. La principale conclusion du livre, selon Bagan, est la suivante : „La Russie cessera d’être un fardeau et une menace pour ses voisins lorsqu’elle se concentrera sur le développement de la nation russe sur ses territoires ethniques jusqu’à l’abandon de sa politique impériale”. » [12]

Pour les nationalistes ukrainiens, la Russie doit donc abandonner sa politique impériale, mais elle doit surtout accepter de céder des morceaux de son territoire. En effet, par « partage », il faut entendre « répartition », à la suite d’un découpage de l’empire russe au moyen d’un soutien aux séparatismes révolutionnaires ethniques et nationaux. Cette stratégie d’ensemble des forces atlantistes sera baptisée « prométhéisme » par le grand homme d’État polonais Józef Piłsudski, fondateur de la Deuxième République de Pologne en 1918, puis sera appliquée au fil du temps par des acteurs politiques divers tels que Gerhard Von Mende, ministre de Hitler et spécialiste de l’agitation des musulmans d’URSS, ainsi que les bolchéviques déjà cités, Parvus et Trotski, mais aussi Lénine. En 2016, à l’occasion d’une réunion publique, Vladimir Poutine accusait explicitement ce dernier d’avoir travaillé contre les intérêts du pays :

« [Poutine] a dénoncé Lénine et son gouvernement pour avoir exécuté brutalement le dernier tsar de Russie avec toute sa famille et ses serviteurs, tuant des milliers de prêtres et plaçant une bombe à retardement sous le régime russe en traçant des frontières administratives selon des critères ethniques. (…) Il a ajouté que le gouvernement de Lénine avait dessiné des frontières fantaisistes entre certaines parties de l’URSS, plaçant le Donbass sous la juridiction ukrainienne afin d’augmenter le pourcentage de prolétariat dans un mouvement qu’il a appelé „délirant”. (…) Poutine a particulièrement critiqué le concept de Lénine d’un État fédératif composé d’entités ayant le droit de faire sécession, affirmant qu’il a fortement contribué à l’éclatement de l’Union soviétique en 1991. Il a ajouté que Lénine avait tort dans sa dispute avec Staline, lequel prônait un modèle d’État unitaire. Poutine a dénoncé par le passé Staline pour les purges qui ont tué des millions de personnes, mais a noté son rôle dans la défaite des nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale. Dans les commentaires de lundi, Poutine a également critiqué les bolchéviques pour avoir provoqué la défaite de la Russie devant l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale et avoir cédé de larges portions de territoire quelques mois avant de perdre. „Nous avons perdu face à la partie perdante, un cas unique dans l’histoire”, a déclaré Poutine. » [13]

Sous la direction de Staline à partir de 1922, l’URSS parviendra à conserver son unité et à empêcher le processus « prométhéiste » de fragmentation lancé par la révolution bolchévique avec le parrainage de Londres, Berlin et Varsovie. Les ennemis de Moscou se sont donc remis au travail encore une fois, ce qui aboutira à l’opération Barbarossa déclenchée par Hitler en 1941 pour envahir l’URSS de l’extérieur, et qui échouera également. Après 1945, cette stratégie de prise en tenaille de l’URSS – éclatement de l’intérieur, encerclement et agression de l’extérieur – sera poursuivie par diverses ONG, telles que la Ligue prométhéenne, la Ligue anti-communiste mondiale (World Anti-Communist League, WACL), la fondation Open Society de George Soros, de concert avec les services d’action clandestine et les réseaux terroristes spécialisés dans la déstabilisation de l’Eurasie, gérés en Ukraine et dans le monde musulman par des individus comme le sénateur américain John McCain ou le géopolitologue polonais Zbigniew Brzeziński.

L’empire anglo-américain ne tolère aucune concurrence. Sa confrontation permanente avec cet autre empire qu’est la Russie porte un nom en géopolitique, le Grand Jeu, car tout se résume à cette ligne de front, de près ou de loin, depuis au moins le XIXème siècle. Et dans cette confrontation, les nationalistes ukrainiens ont pris parti pour l’empire anglo-américain contre l’empire russe. Le terme de « nationalistes » pour les désigner est un abus de langage. Techniquement, ce sont des supplétifs d’un empire contre un autre, donc des impérialistes. La Russie est ainsi la cible d’acteurs géopolitiques divers qui peuvent donner l’impression de s’opposer mais qui convergent sur le fond et qui sont surtout hiérarchisés. Au sommet de la pyramide, les puissances impérialistes occidentales, qui amènent l’argent depuis les centres financiers anglo-américains et allemands pour l’essentiel. Juste en dessous, les leaders charismatiques de toutes tendances politiques, profils d’aventuriers et de révolutionnaires (Parvus, Dontsov, Bandera) qui savent parfaitement d’où vient l’argent et à qui ils doivent leur carrière, mais que cela ne dérange pas car ils ont soif d’action. Tout en bas, les militants sincères, qui croient en leur cause et sont utilisés à leur insu par les sponsors financiers comme forces de procuration, puis éliminés à la fin. Le nationalisme ukrainien tel que Dmytro Dontsov l’a inventé s’inscrit dans ce dispositif anti-russe hiérarchisé et a perdu au fil du temps toute autre finalité positive. À cause de son romantisme revendiqué, cultivant l’irrationnel et l’impulsivité, ce nationalisme était de toute façon destiné à rester un phénomène esthétique, trop instable pour fournir un ferment civilisationnel sur le long terme, et il est devenu au cours du XXème siècle un simple outil de radicalisation et de militarisation des foules au moyen de déclencheurs émotionnels et comportementaux régressifs. Nous verrons dans une partie ultérieure comment ce travail de conditionnement des masses s’appuie dans l’Ukraine post-Maïdan sur un recours à l’occultisme.

Lucien Cerise
Source: https://www.egaliteetreconciliation.fr