Les « gouvernements privés » qui assujettissent les travailleurs américains. Par Chris Hedges

08:43, 7 februarie 2019 | Actual | 293 vizualizări | Nu există niciun comentariu | Autor:

Les dictatures d’entreprises – qui privent les employés de leurs droits constitutionnels fondamentaux, y compris la liberté d’expression, et qui comptent de plus en plus sur des employés temporaires ou contractuels qui ne reçoivent ni d’avantages ni la sécurité d’emploi – régissent la vie d’environ 80 % des travailleurs américains. Ces sociétés, relativement peu ou pas suivies du tout, surveillent et contraignent leurs effectifs. Ils effectuent des tests de dépistage de drogues au hasard, imposent des quotas et des objectifs pénalisants, commettent régulièrement des vols de salaire, blessent des travailleurs et refusent ensuite de les indemniser, étouffent les cas de harcèlement sexuel, d’agression et de viol. Ils ont recours au harcèlement managérial, à la manipulation psychologique – y compris la pseudo-science de la psychologie positive – et à l’intimidation pour asseoir leur domination et garantir l’obéissance. Ils licencient des travailleurs pour avoir exprimé des opinions politiques de gauche sur les médias sociaux ou lors d’événements publics en dehors de leurs heures de travail. Ils licencient ceux qui portent plainte ou expriment publiquement des critiques sur leurs conditions de travail. Ils contrecarrent les tentatives d’organisation syndicale, licencient sans ménagement les travailleurs âgés et imposent des clauses contractuelles de « non-concurrence », ce qui signifie qu’en cas de départ, les travailleurs ne pourront pas faire valoir leur expérience et postuler pour d’autres employeurs du même secteur. Près de la moitié des professions techniques exigent désormais que les travailleurs signent des clauses de non-concurrence, et cette pratique s’est étendue aux emplois à bas salaires, notamment dans les salons de coiffure et les restaurants.

Plus les salaires sont bas, plus les conditions sont abusives. Les travailleurs des secteurs de l’alimentation et de l’hôtellerie, de l’agriculture, de la construction, des services domestiques, des centres d’appels, de l’industrie du vêtement, des entrepôts, de la vente au détail, des services de pelouse, des prisons, de la santé et d’aide à la personne sont les plus touchés. Walmart, par exemple, qui emploie près de 1 % de la main-d’œuvre américaine (1,4 million de travailleurs), interdit les conversations de couloir qu’il qualifie de « vol de temps ». Le géant de l’industrie alimentaire Tyson empêche ses travailleurs de prendre des pauses toilette, ce qui les oblige à uriner sur eux-mêmes ; en conséquence, certains travailleurs doivent porter des couches. Les travailleurs plus âgés et intérimaires qu’Amazon emploie souvent sont soumis à des cadences exténuantes de 12 heures d’affilé au cours desquelles les moindres faits et gestes de l’employé sont scrutés électroniquement en vue de maintenir la productivité horaire. Certains travailleurs d’Amazone marchent des kilomètres sur un sol en béton et doivent souvent s’agenouiller pour faire leur travail. Ils souffrent souvent de blessures handicapantes suite à cela. Les employés blessés signent des décharges (indiquant que les blessures constatées ne sont pas liées au travail) avant de se faire licencier. Deux tiers des travailleurs des secteurs à bas salaires sont victimes de vols de salaires, perdant un montant estimé à 50 milliards de dollars par an. De 4 à 14 millions de travailleurs américains, sous la menace de réductions salariales, de fermetures d’usines ou de licenciements, ont subi des pressions de la part de leurs employeurs pour soutenir des candidats et des causes politiques favorables aux entreprises.

Les sociétés qui régissent la vie des travailleurs américains constituent ce que Elizabeth Anderson, professeure de philosophie à l’Université du Michigan, appelle les « gouvernements privés ». Ces « gouvernements sur le lieu de travail », écrit-elle, sont des « dictatures dans lesquelles les patrons gouvernent sans rendre des comptes à ceux qui sont gouvernés. Ils ne gouvernent pas seulement les travailleurs : ils les dominent ». Ces sociétés ont le pouvoir légal, écrit-elle, « de réglementer également la vie des travailleurs en dehors des heures de travail – leurs activités politiques, leur discours, le choix de leur partenaire sexuel, l’usage de drogues récréatives, l’alcool, le tabagisme et l’exercice. Parce que la plupart des employeurs exercent ce pouvoir en dehors des heures de travail de façon irrégulière et sans avertissement, la plupart des travailleurs ne sont pas conscients de l’ampleur de ce pouvoir. »

« Si le gouvernement américain nous imposait de tels règlements, nous protesterions à juste titre contre la violation de nos droits constitutionnels », écrit Anderson dans son livre Private Government : Comment les employeurs régissent nos vies (et pourquoi nous n’en parlons pas). « Mais les travailleurs américains n’ont aucuns droits face aux patrons. Le simple fait de s’élever contre de telles contraintes peut leur faire perdre leur emploi. Alors la plupart se taisent. »

Une fois les contrats de travail signés, les travailleurs renoncent à l’essentiel de leurs droits civiques au profit de l’entreprise, à l’exception des quelques droits garantis par la loi comme la durée des contrats. « L’autorité des employeurs sur les travailleurs, en dehors de la négociation collective et de quelques autres situations, comme la titularisation des professeurs d’université, est vaste, arbitraire et ne donne lieu à aucune obligation de rendre des comptes », écrit Anderson – elle ne peut faire l’objet d’avis, de procédures ou d’appels. L’État a établi la constitution du gouvernement du lieu de travail ; c’est une forme de gouvernement privé. Selon la loi, ces sociétés peuvent « imposer aux employés une réglementation beaucoup plus précise, exigeante et radicale que ne le font les États démocratiques dans n’importe quel domaine à l’exception des prisons et de l’armée ».

Ces myriades de dictatures d’entreprises, ou gouvernements privés, font en sorte que les travailleurs américains soient dociles et obéissants alors que la superstructure de l’État corporatif cimente une sorte de totalitarisme sans partage. L’idéologie dominante du néolibéralisme et du libertarisme, sert à justifier la domination des entreprises et les inégalités sociales qui nous affligent, sous couvert de la défense de la liberté. La doxa prétend que les travailleurs concluent et mettent fin à leurs contrats de travail librement, en faisant l’impasse sur la suspension quasi totale de leurs droits pendant la durée de travail. La doxa prétend que les travailleurs et les entreprises opèrent tels des vendeurs et des acheteurs indépendants et autonomes, les travailleurs vendant leur force de travail librement et les propriétaires d’entreprises achetant ce travail.

Ce modèle économique néolibéral est toutefois déficient. La relation entre l’entreprise et le travailleur n’est pas la même que la relation entre un boulanger indépendant et ses clients par exemple. Le boulanger indépendant et ceux qui achètent le pain font appel à une logique d’intérêt mutuel lors de l’échange. « L’acheteur n’est pas un subalterne implorant un service », écrit Anderson. « L’acheteur n’est pas non plus un supérieur ayant le droit d’ordonner au boucher, au brasseur ou au boulanger de lui remettre les fruits de son travail. Les acheteurs doivent se soucier aux intérêts de l’autre. Chacune des parties entreprennent l’échange avec leur dignité, leur statut et leur indépendance personnelle confirmée par l’autre. C’est un modèle de relations sociales entre personnes libres et égales. » (souligné par l’auteur.)

Une fois qu’un travailleur est lié à une entreprise, il ou elle perd instantanément cette dignité, ce lien de subordination engendre la perte de son indépendance personnelle, surtout si l’emploi est temporaire, situé en bas de l’organigramme ou subalterne. Les relations ne sont plus libres et égales.

« Quand les travailleurs vendent leur travail à un employeur, ils doivent se livrer à leur patron, qui peut ensuite leur donner des ordres », écrit Anderson. « Le contrat de travail, place le vendeur sous l’autorité de son patron ». Le travailleur satisfait aux exigences de la direction, qu’il n’est guère en mesure de remettre en question, ou sera réprimandé, rétrogradé, sanctionné ou renvoyé. Le chef d’entreprise exerce une autorité totale sur le travailleur. « L’exécution du contrat incarne une profonde asymétrie d’intérêts », écrit Anderson, « désormais, le travailleur devra travailler dans des conditions qui ne tiennent pas compte de ses intérêts mais de ceux du capitaliste ».

Le néolibéralisme soutient que le choix se situe entre la loi du marché et le contrôle de l’État, alors que, comme l’écrit Anderson, « la plupart des adultes vivent leur vie professionnelle sous un troisième modèle: un gouvernement privé ». Le néolibéralisme soutient que l’essence de la liberté est la libre entreprise, sans jamais aborder la question de l’abandon des libertés fondamentales par les travailleurs. Le néolibéralisme promet, ce qui n’était pas le cas avant la révolution industrielle, que les travailleurs peuvent devenir indépendants s’ils travaillent dur et innovent. Nous avons tous la capacité d’atteindre l’indépendance économique ou de devenir des chefs de file de l’industrie si nous puisons dans nos ressources intérieures, selon le mantra néolibéral, popularisé par la culture de masse. La solution des idéologues néolibéraux à la cannibalisation de l’économie est d’appeler à encourager une nation d’entrepreneurs. C’est une arnaque. Les entreprises et leurs lobbyistes rédigent les lois et la législation, créant ainsi un système juridique à deux vitesses dans lequel la pauvreté est criminalisée et nous sommes contrôlés, taxés et punis. Les oligarques corporatifs, vivent dans un monde où le monopole, la fraude et les autres méfaits financiers sont légaux ou rarement punis et où les impôts sont minimes voire inexistants. Au sein de la population, seul un infime pourcentage de la population, dont la plupart sont issus de l’élite fortunée et ont été formés dans des universités et des institutions élitistes et ploutocratiques, domine la hiérarchie dans les entreprises. Le discours public, contrôlé par le pouvoir des entreprises, ignore cet arrangement de pouvoir unilatéral. Il ne peut pas régler un problème qu’il refuse de reconnaître. La soumission, c’est la liberté.

Anderson appelle ce système économique d’entreprise communiste – c’est-à-dire communiste avec un petit « c » – parce que ces gouvernements privés « possèdent tous les moyens de production de la société qu’il gouverne. Elle organise la production par le biais de la planification centralisée. La forme du gouvernement est une dictature. Dans certains cas, le dictateur est nommé par une oligarchie des puissances d’argent. Dans d’autres cas, le dictateur s’autoproclame ». Les gouvernements privés, dont les pouvoirs de sanction ne permettent pas d’emprisonner ou d’exécuter (bien qu’ils disposent souvent de forces de sécurité intérieure ayant le pouvoir d’arrêter), veillent au respect de la loi en ayant recours à une surveillance généralisée usent de la carotte et du bâton : la sanction ou l’augmentation et la promotion. De plus, ils usent du barrage constant de la propagande d’entreprise [culture d’entreprise, NdT].

« Nous possédons le langage de l’équité et de la justice distributive pour parler de bas salaires et d’avantages sociaux inadéquats, nous savons comment parler de la lutte pour 15 $, quel que soit l’aspect de la question dans laquelle vous vous trouvez », écrit Anderson. « Mais nous n’avons pas de moyens efficaces pour parler de la façon dont les patrons gouvernent la vie des travailleurs. »

Les travailleurs américains n’ont jamais obtenu autant de droits que les travailleurs d’autres pays industrialisés. Au plus fort de la représentation syndicale en 1954, seulement 28,3 % des travailleurs américains étaient syndiqués. Ce nombre est tombé à 11,1 %, et seulement 6,6 % des travailleurs du secteur privé sont syndiqués. Depuis des décennies, les salaires ont baissé ou stagné. La moitié de tous les travailleurs américains gagnent moins de 29 000 $ par an, ce qui met leur famille dans la pauvreté.

Les travailleurs, dépourvus de syndicats n’ont pas la capacité de faire pression sur la direction par la négociation collective, n’ont pas leur mot à dire sur leurs conditions de travail. S’ils choisissent de quitter un emploi abusif, où vont-ils ? Les inégalités et la perte de liberté et d’autonomie des travailleurs sont ancrées dans la structure même de l’entreprise. Il est impossible, comme le met en garde Anderson, de bâtir une société libre et démocratique dominée par des gouvernements privés. Alors que ces gouvernements privés fusionnent dans la superstructure de l’État corporatif, nous sommes en train de mettre en place une tyrannie corporative inattaquable. C’est une course contre la montre. Nos libertés restantes s’éteignent rapidement. Ces dictatures omnipotentes doivent être détruites, et elles ne le seront que par des protestations populaires soutenues, comme on en voit dans les rues de Paris. Sinon, nous serons ligotés dans les chaînes du 21e siècle.

SourceTruthdig, Chris Hedges, 14-01-2019