Le Diable et son train, une allégorie de l’Amérique ?

01:43, 31 ianuarie 2018 | Actual | 3308 vizualizări | Nu există niciun comentariu | Autor:

Notre ami français Ivan Blot, membre du Forum de Chisinau, qui a écrit plusieurs livres d’une valeur spéciale, nous a envoyé une étude sur le célèbre roman Mikhail Boulgakov, « le Maitre et Marguerite », qui vient avec une interprétation originale de ce chef-d’œuvre de la littérature russe. La redaction www.flux.md le rend disponible à nos lecteurs de français.

Par Ivan Blot

En lisant l’extraordinaire romand de Mikhail Boulgakov, « le Maitre et Marguerite », j’étais intrigué par le personnage du diable, appelé Woland, et par sa suite, qui me semblait cumuler tous les vices de la société américaine. Je me disais : ce n’est pas possible, Boulgakov vivait en Union soviétique sous Staline et il ne pouvait guère avoir de relations avec l’Amérique.

Le sommet du roman est peut-être le grand bal que donne Satan (Woland) qui utilise Marguerite comme maitresse de maison. Celle-ci est obligée de recevoir plus de 200 invités, tous des voyous et des criminels, de statut social variable, morts et « ressuscités » par le Diable pour son bal.

Un jour, en me documentant sur Boulgakov, je découvre que mon intuition ne m’avait pas trompé. Boulgakhov a été invité au grand bal que l’ambassadeur américain William Bullitt, un ami intime de Freud, organisa à Moscou dans sa résidence de « Spaso House », un magnifique château, un grand bal de printemps le 24 avril 1935. Bullitt était un personnage sulfureux et mégalomane et il dit que son bal devait être la plus extraordinaire, la seule limite étant le ciel (sic) afin d’épater Staline et ses dignitaires. Déjà à Noel, il avait fait une soirée don tout le monde parlait à Moscou : il avait embauché trois phoques du zoo de Moscou et leur dresseur. Les phoques étaient chargés de tenir en équilibre dans la salle de bal, un arbre de Noel, des verres et une bouteille de champagne. Mais le dresseur ayant trop bu tomba en syncope et les phoques se mirent à courir dans toute la maison !

Pour son bal de printemps, Bullitt fit installer une forêt de bouleaux, des tulipes de Finlande, une ménagerie avec des chèvres, des coqs et un ours, et un filet contenant une centaine de pinsons et des coqs venant du zoo de Moscou. Staline ne vint pas mais il y eu 400  invités dont Maxim Litvinov, ministre des affaires étrangères, Kliment Vorochilov, ministre de la défense, les dignitaires du parti communiste, dont Bullitt était proche, Boukharine, Kaganovitch et Radek, les maréchaux soviétiques Yegerov, Toukhatchevsky, Boudienny…… et l’écrivain Boulgakov ! Radek fit boire de l’alcool à l’ours pour le saouler et les oiseaux s’échappèrent dans toute la maison.

Boulgakov, frappé par ce spectacle délirant eut l’idée dans son roman de faire organiser par Woland (Satan), « le grand bal de la pleine lune ». Donc, pour lui cet ambassadeur américain décadent, dépensant des millions dans cette ville de Moscou alors pauvre, était bien une sorte de diable.

Dans le roman, Woland et sa bande de démons destructeurs, peuvent donc être considérés comme l’incarnation des vices de l’Amérique, voire de la modernité occidentale.

 

1/ Woland, le diable est le patron : c’est un idéologue séducteur et trompeur.

 

Woland a des particularités remarquables. Il a un œil vert et un œil noir. Avec son oeil vert, symbole de l’espérance, il séduit les hommes et leur promet ce qu’ils désirent. L’œil noir symbolise la mort vers lesquels il conduit les hommes inconscients. Il tient des propos souvent de bon sens et il délègue l’œuvre de mort à ses adjoints, comme le ferait un président américain. Il est un étranger, hors sol en quelque sorte, donc considère le monde globalement comme sa chose, comme le fait l’Amérique. Il apparait la première fois avec un complet gris et un béret gris mais par la suite, on le verra surtout en noir.

Le père de Boulgakov, Afanasiy, était fils d’un ecclésiastique orthodoxe, professeur à l’Académie théologique de Kiev avait écrit un livre sur « la franc-maçonnerie moderne dans ses relations avec l’Eglise et l’Etat », et s’intéressait aux rites maçonniques. Deux ans avant que Boulgakhov commence « le Maitre et Marguerite », un maçon hypnotiseur fut arrêté et envoyé en Sibérie. Woland est assimilé à un hypnotiseur et semble être un franc-maçon. Au début du roman, Woland propose des cigarettes dans un étui qui étonne ses interlocuteurs : « c’était un étui en or de dimensions extraordinaires dont le couvercle s’ornait d’un triangle de diamants qui brillaient de mille feux bleu et blanc ».[1]

A une autre occasion, « l’inconnu (Woland) tira de son gousset une grosse montre en or sur le couvercle de laquelle était serti un triangle de diamants ». Woland explique aussi qu’il a bien connu le philosophe Emmanuel Kant. A la fin du livre, Woland est traité de « vieux sophiste » par l’évangéliste Mathieu mais il tient des propos sages : « tu as prononcé tes paroles comme si tu refusais les ombres ainsi que le mal. Aie donc la bonté de réfléchir à cette question : à quoi servirait ton bien, si le mal n’existait pas, et à quoi, et à quoi ressemblerait la terre, si on en effaçait les ombres ? Les ombres ne sont-elles pas produites par les objets et par les hommes ? Voici l’ombre de mon épée. Mais il y a aussi les ombres des arbres et des êtres vivants. Veux-tu donc dépouiller tout le Globe terrestre, balayer de sa surface tous les arbres et tout ce qui vit, à cause de cette lubie que tu as de vouloir te délecter de pure lumière ? Tu es bête ». Woland est donc au-dessus des sectateurs de la lumière.

Woland croit en lui-même, le diable, mais aussi en Dieu. Il dit à l’athée qu’est le professeur Berlioz, « si Dieu n’existe pas, qui donc gouverne la vie humaine, et en général, l’ordre des choses sur la terre ? » C’est l’homme qui gouverne répond son interlocuteur. Et Woland répond : « pardonnez-moi mais pour gouverner, encore faut-il être capable de prévoir l’avenir

( ..) Or comment l’homme peut-il gouverner quoi que ce soit s’il est incapable de prévoir (..) il ne peut même pas se porter garant de son lendemain ». Il prédit alors à son interlocuteur qu’il va mourir ce soir car une femme russe membre des jeunesses communistes lui coupera la tête. Les autres le prennent pour un fou. Il dit qu’il est professeur consultant en magie noire et historien, sans doute parce qu’en tant que diable, il prévoit l’avenir. Il explique à ses interlocuteurs qu’il a rencontré Jésus et Ponce Pilate.  « c’est alors seulement que les deux amis songèrent à le regarder dans les yeux et ils en conclurent que son œil gauche, le vert, avait une expression totalement insensée et que son œil droit était vide, noir et mort. » l’œil gauche est celui des illusions insensées avec lesquelles Satan mène les hommes !

Woland va organiser une séance de magie noire au Théâtre des Variétés où il apparait en noir, masqué avec un loup noir. Son adjoint Koroviev, juriste véreux et menteur, suscite une pluie de fausse monnaie sur laquelle tout le public se précipite. Il fait remarquer : « il faut prendre ces gens comme ils sont ; ils aiment l’argent mais il e a toujours été ainsi. L’humanité aime l’argent, qu’il soit fait de n’importe quoi : de parchemin, de papier de bronze ou d’or ! Ils sont frivoles bien sûr, mais la miséricorde trouve parfois le chemin de leur cœur. » Le philosophe que veut être Woland joue avec les vices des hommes et va jusqu’à les favoriser, ce qui rappelle beaucoup la société américaine.

Plus tard, le buffetier du Théâtre, rend visite à Woland et trouve une femme nue au regard libertin et des décors étranges qui rappellent la maçonnerie : « sur le dossier d’une chaise, on avait jeté un manteau de deuil doublé d’une étoffe couleur de feu et sur la table en verre était posée une longue épée dont la poignée d’or scintillait dans l’ombre. Trois autres épées à poignée d’argent, avaient été négligemment déposées dans un coin comme s’il s’agissait de cannes ou de parapluies quelconques. Au mur, des bois de cerf portaient des bérets à plumes d’aigles » (bérets de chevaliers Kadosch dans la franc-maçonnerie ancienne). »[1]

Le diable est un raisonneur : il reproche au buffetier de parler de « deuxième fraicheur » pour ses poissons : « voilà qui est absurde ! Il n’y a qu’une fraicheur, la première, qui est en même temps la dernière. Et si votre esturgeon est de deuxième fraicheur, cela signifie tout bonnement qu’il est pourri ». Le buffetier explique qu’il ne boit pas : « très mauvais ! » dit Woland.

Une voix diabolique apprend au buffetier qu’il va mourir dans neuf mois d’un cancer du foie et tout de suite, le diable cherche à le tenter : « quel sens cela a-t-il de mourir dans une salle d’hôpital au milieu des gémissements et des râles de malades incurables ? Ne vaudrait-il pas mieux organiser un grand festin et ensuite prendre du poison et passer dans l’autre monde au son des violons, entouré d’enivrantes beautés et de hardis compagnons ? » Le buffetier ne se laisse pas faire et prend congé : la sorcière rousse Hella le raccompagne et lui donne un béret de velours ornée d’une plume de coq et d’une épée à poignée noire, tenue maçonnique pour l’auteur. Il va chez un médecin, et au moment de payer, ses billets sont transformés en

étiquettes de bouteilles de bière. Il s’agit des billets fabriqués par Koroviev, le juriste et principal adjoint de Woland.

Marguerite, l’héroïne amante du Maitre, se laisse tenter par le diable : « invisible et libre », donc irresponsable, elle saccage le logement d’un adversaire du Maitre. Koroviev, le juriste du Diable, lui propose d’être la maitresse de maison pour le bal satanique, et comme l’écrit Boulgakov », « l’espoir du bonheur lui tournait la tête ». Elle rencontre Woland sur un lit à côté d’une table où il y a un candélabre à sept branches en or. Il a son œil vivant et son œil mort. Il a une chaine avec un scarabée de pierre noire (symbole de vie éternelle égyptien) avec des signes mystérieux écris dessus. Woland joue aux échecs avec le chat noir qui symbolise l’armée. Woland fait à Marguerite l’éloge du sang et lui montre son globe terrestre. Son adjoint gangster aux lunettes noires Abadonna y organise des guerres.

Marguerite reçoit des souliers en pétales de roses blanches et elle porte une couronne de diamants et un caniche noir en sautoir. Woland qui affirme que toutes les théories se valent[1] est entouré de gangsters comme beaucoup de présidents américains : « Woland s’avançait, entouré d’Abadonna, d’Azazello (le chef des tueurs), et de quelques jeunes hommes vêtus de noir qui ressemblaient à Abadonna.[2] Woland fait boire une boisson magique à Marguerite et tout le bal disparait. Woland demande à Marguerite, « personne frivole » ce qu’elle veut en récompense pour avoir présidé le bal avec lui : elle veut revoir son amant, le Maitre, auteur d’un roman sur Ponce Pilate. Woland répond : « prenez cela en souvenir de moi, un petit fer à cheval d’or (porte chance) incrusté de diamants ». Woland quitte alors Moscou et obtient de Dieu que le Maitre et Marguerite soient réunis dans l’éternité tant leur amour est beau. Les fonctionnaires soviétiques mènent l’enquête et concluent qu’une bande de criminels hypnotiseurs est à l’origine de tous les dégâts fait à Moscou.

Woland est la puissance suprême américaine qui est de nature idéologique et hypocrite. Il fait faire le mal par ses adjoints et lui se donne en général un beau rôle. A travers toutes sortes de symboles, Boulgakov laisse entendre que cette puissance est maçonnique, indifférente à la religion, relativiste et qu’elle mène les hommes par leurs vices, surtout l’amour de l’argent ! Woland est l’espoir des hommes, c’est pourquoi il a un œil vert pour les attirer vers la liberté sans responsabilité, les droits de l’homme sans morale, la prospérité sans mérite : tout est unilatéral. L’autre œil est noir et symbolise la finalité de l’action de Woland : faire mourir les hommes, les faire tomber dans le « non être » (Woland prononce ces mots).

A présent, tournons-nous vers ses adjoints et la ressemblance entre ce monde diabolique et l’Amérique va paraitre encore plus grande. N’oublions pas que le bal de Woland est le bal de l’ambassadeur des USA, plein de faste d’extravagances dans une ville très pauvre, mêlant les ministres soviétiques aux diplomates, espions et criminels utilisés par l’ambassade.

 

2/ Koroviev ou Fahoth, juriste escroc et grand maitre de la communication

 

Au premier chapitre apparait Koroviev, principal adjoint du diable. « Sa petite tête était coiffée d’une casquette de jockey et son corps aérien était engoncé dans une mauvaise jaquette à carreaux. (..) je vous prie de noter en outre que sa physionomie était nettement sarcastique (..) sans toucher terre, le long personnage toujours transparent se balançait devant lui de droite et de gauche ».[1] Page 114, l’auteur le décrit ainsi : « Berlioz distinguait ses petites moustaches semblables à du duvet de poule, ses petits yeux ironiques d’ivrogne et son pantalon à carreaux, remonté si haut qu’il découvrait ses chaussettes blanches, en révélant leur saleté ». De plus, ses chaussures sont mal cirées.

Koroviev est sale, physiquement et moralement, il est hors sol, sans patrie et vêtu comme un Ecossais (allusion à la grande loge d’Ecosse ?) Il se dit maitre des chœurs en retraite : le maitre des chœurs est un expert en communication. Il aurait pu être à Hollywood. Il a un lorgnon avec un verre absent et un verre fêlé : il voit donc le monde de façon déformée.[2] Juriste, il rend légal ce qui ne l’est pas ou l’inverse contre toute morale. Il est aussi l’interprète du diable. Il rédige des contrats magiques qui apparaissent ou disparaissent selon les besoins de Woland. C’est un grand menteur et un grand diffamateur. Dans le chapitre neuf « les inventions de Koroviev », il déclare : « qu’est ce qu’un officiel et qu’est-ce qu’un non-officiel ? Tout dépend du point de vue auquel on se place pour voir les choses. Tout cela est changeant et conventionnel. Aujourd’hui, je ne suis pas officiel et demain, hop ! Me voilà officiel !

Un étranger peut devenir un français sans même parler français : il lui suffit d’avoir le document délivré par Koroviev ! Ainsi fait notre administration ! Il établit un contrat avec le président des locataires du logement où va résider Woland et veut lui donner de l’argent liquide : « où sont les témoins ? » s’amuse-t-il. Par la suite, il téléphone à la milice : « allo ! Je juge de mon devoir de vous informer que le président de notre association de locataires au 302 rue Sadovaïa, se livre au trafic de devises. En ce moment même à son appartement dans la bouche d’aération de ses cabinets il y a un paquet enveloppé de papier journal qui contient 400 dollars. Il donne une fausse identité et demande qu’on ne mentionne pas son nom ». La milice arrive, découvre l’argent et le malheureux président dit que c’est lié à un contrat : mais le contrat a disparu de sa serviette !

Koroviev anime la séance de magie noire de Woland au théâtre des variétés de Moscou. Il dénonce les menteurs dans le public, il tire au revolver sur le plafond et une pluie de billets de banque tombe (l’Amérique est maitre en création de fausse monnaie). Le présentateur du théâtre dit qu’il y a hallucination collective mais Koroviev l’accuse de bobards. Les billets sont authentiques.

Puis il ouvre un magasin pour dames et les dames se précipitent sur les vêtements de luxe. Ces vêtements finiront par disparaitre et les dames du public se retrouvent en sous-vêtements ou bien nues. Les personnes du public veulent payer les taxis pour rentrer chez elles et les billets deviennent du papier. La foule avide de billets est punie !

C’est Koroviev qui propose à Marguerite d’être la maitresse de maison pour le bal du diable inspiré du bal de l’ambassadeur américain à Moscou. Il joue sur l’espoir de bonheur de Marguerite. Il aide Marguerite à jouer son rôle protocolaire durant le bal où l’on ne présente à Marguerite que des criminels ressuscités ! Koroviev avertit Marguerite sur le caractère dangereux du voyou tueur Azazello, autre adjoint de Woland (le gangster est un personnage inévitable de la société américaine y compris à un niveau élevé).

Les adjoints veulent défendre le maitre contre les services administratifs de l’hôpital et contre son propriétaire : Koroviev fait disparaitre les fiches médicales et le carnet de santé et déclare : « plus de papiers, plus d’homme ! » et il fait de même avec le registre du propriétaire puis il remet au Maitre des papiers d’identité et bancaire et de l’argent ; Boulgakov montre l’inhumanité d’une société fondée sur le seul droit sans la moindre morale : c’est la société de Woland, c’est aussi l’Amérique ! Au chapitre 28, Koroviev essaye d’entrer pour diner à la maison des écrivains. Une gardienne à l’entrée lui demande : « vos certificats ? » Koroviev ne se démonte pas : « pour vous convaincre que Dosoievski est un écrivain, faudrait-il que vous demandiez un certificat ? Prenez cinq pages de n’importe lequel de ses romans, et sans aucune espèce de certificat, vous serez tout de suite convaincue que vous avez affaire à un écrivain. D’ailleurs, je suppose que lui-même n’a jamais possédé le moindre certificat ! »

« vous n’êtes pas Dostoievski, dit la citoyenne (..) Dostoievski est mort » ! Je proteste dit le chat noir Béhémoth, un autre adjoint du diable, Dostoievski est immortel ! » La gardienne répond : « vos certificats citoyens ! » De grâce, voilà qui est ridicule, dit Koroviev : un écrivain ne se définit pas du tout par un certificat mais parce qu’il écrit ». Finalement le chef du restaurant fait passer les deux acolytes de Woland, soupçonnant qu’ils sont puissants et songeant à sa carrière !

Ce passage montre l’absurdité d’une société fondée sur le seul droit et l’existence dans une telle société de passe-droits.

Au chapitre 32, on a un portrait du vrai Koroviev : « un chevalier vêtu de violet dont le visage lugubre, ignorait le sourire (..) il ne regardait pas la lune, il ne s’intéressait pas à la terre » : il est hors idéal et hors racines : c’est le droit abstrait, instrument du diable trompeur qui veut faire croire que le mal est le bien. C’est bien l’Amérique et son hypocrisie juridique, un monde inhumain, utilitariste sans morale, que le philosophe Heidegger appelle le « Gestell ».

 

Le chat noir Béhémoth, qui met le feu partout sur terre, allégorie bouffonne de l’armée américaine ?

 

Le gigantesque chat noir Béhémoth accompagne souvent Woland le diable. Il est pour moi l’incarnation de la fonction militaire mise au service du diable. Il apparait au chapitre 4 : « la compagnie s’était accrue d’un troisième personnage surgi d’on ne sait d’où : un chat énorme aussi gros qu’un pourceau, noir comme un corbeau ou comme de la suie, avec de terribles moustaches de capitaine de cavalerie. Ce chat se fait remarquer en exigeant de payer sa place de tramway. Le règlement, c’est le règlement !

Lorsque le président des locataires de l’appartement où s’est installé le diable, Koroviev, le juriste du diable interdit à celui-ci de voir le diable : « impossible. Il est occupé. Il dresse le chat ! » Le chat est donc bien un soldat à dresser. Il joue des numéros de prestidigitateur au Théâtre de variétés dans le spectacle de magie noire de Woland. Il arrache la tête du présentateur du théâtre puis la remet à sa place. Il apparait donc comme un complice de Koroviev le juriste et maitre en communication.

Poplavski, l’oncle de l’écrivain athée Berlioz vient aux obsèques de ce dernier et se rend à l’appartement du défunt occupé par l’équipe du Diable à la demande d’un télégramme. Il est reçu par Koroviev qui lui dit que c’est le chat qui a envoyé le télégramme. Le chat demande le passeport et tient ce discours surréaliste : « quel est le commissariat qui vous délivré ce document ? Le commissariat 412 (..) Je le connais bien, ce commissariat : il délivre des passeports à n’importe qui. Mais si c’avait été moi, je n’aurais jamais donné ce passeport à un type comme vous ! Jamais à aucun prix ! Il m’aurait suffi de voir votre figure pour refuser immédiatement. De colère, il jeta le passeport à terre. Votre présence aux obsèques est interdite ! poursuivit-il d’un ton officiel. Ayez l’obligeance de regagner votre domicile. Azazello ! Raccompagne le » ! Azazello est le voyou, l’homme de main qui est a un rôle subordonné mais indispensable dans le fonctionnement de la société américaine. Il est habillé comme à Chicago, a un poignard et un oeil borgne. L’auteur l’appelle : « le pirate roux ».

Marguerite se rendant chez le diable Woland tombe elle aussi sur le chat Béhémoth en train de jouer aux échecs avec Woland, les échecs, un jeu de militaire ! Le chat cherche à tricher mais quand Woland le traite de « déserteur », il rentre dans le rang. C’est le chat qui pour la circonstance a doré ses moustaches qui donne le signe du départ du grand bal de Woland, imaginé par Boulgakov d’après le grand bal de l’ambassadeur américain Bullitt. Le chat dit qu’il a invité Johan Strauss comme chef d’orchestre. Quand tous les criminels invités au bal arrivent, le chat les salue d’un retentissant : « je suis ravi ! » le chat se baigne dans le cognac. Il aime aussi la vodka. Il clame sa fidélité au maitre Woland[1] et dit qu’il adoptera toujours son opinion. Mais, tout en étant obéissant, le chat a sa dignité : « on tutoie les chats bien qu’aucun chat n’ait jamais trinqué avec personne » s’offusque-t-il. Le chat fait des certificats de présence à des citoyens qui en ont besoin « pour la milice et pour leur femme » (sic).

Le chat va prendre toute sa dimension militaire en mettant le feu partout, à la manière de l’armée américaine. Page 562, il déclare : « je ne fais pas le guignol, je répare mon réchaud à pétrole » et prend un air hostile face aux policiers entrés dans l’appartement. Il saisit un revolver mais le policier tire plus vite. Le chat est blessé (..) « la seule chose qui puisse sauver un chat blessé à mort, c’est une gorgée de pétrole ». Il en boit, retrouve sa force et il provoque en duel les policiers. Mais il est invulnérable aux coups de feu. Il plaide à l’américaine, avec une mauvais foi sans nom : « je ne comprends absolument pas les causes de cette attitude brutale à mon égard ». Il renverse son réchaud à pétrole et met le feu à tout l’immeuble, puis s’envole par la fenêtre (allusion aux attaques aériennes, mode d’agression favorite des Américains, de préférence visant des civils !)

Le chapitre 28 s’intitule : « les dernières aventures de Koroviev et Béhémoth » : les deux démons se présentent à l’entrée d’une épicerie fine. Un portier dit : c’est interdit aux chats et Béhémoth devient un gros type à tête de chat portant un réchaud à pétrole ! ils entrent dans le magasin et s’adressent aux clients disant qu’ils ont faim : ils font pitié, mais l’instant d’après, ils pillent le magasin et Béhémoth l’incendie avec son réchaud à alcool. Puis il vont à l’Union des écrivains. La police arrive et tire sur eux. Criblés de balles, ils s’échappent par les airs non sans avoir incendié la maison. En fin de livre le chat devient un page bouffon avant de disparaitre pour jamais avec son chef Woland.

Donc Woland, qui remplace l’ambassadeur des Etats-Unis avec son grand bal, est bien un idéologue, comme l’était l’ambassadeur Bullitt, ami de Sigmund Freund. Koroviev, juriste et chef de la communication est un maitre du mensonge, des faux papiers et la fausse monnaie. Le chat Béhémoth qui met le feu partout où il passe tout en tenant des discours hypocrites, figure l’armée américaine. Restent deux personnages : Azazello, le truand, tueur sur gages et Hella, la prostituée nue qui symbolise la société de consommation à l’américaine.

 

Azazello et ses comparses, les truands américains

 

Azazello, le tueur a la solde Woland, est une sorte de gangster de Chicago.[1] « Il portait un chapeau melon, et une canine saillait de sa bouche, rendant hideuse sa physionomie (.) Pour comble, ses cheveux étaient d’un roux flamboyant. Plus loin[2], l’auteur précise qu’il a une taie sur un œil, il l’appelle « le pirate roux » (p.352) ou l’homme au tricot noir avec un couteau (p354).

La grande scène d’Azazello est quad il va persuader Marguerite de faire la maitresse de maison pour le bal de Satan. Au début, elle trouve qu’il a « une tête de bandit ». Il est chargé d’inviter Marguerite de la part « d’un très illustre étranger ». Le diable est effectivement une sorte d’étranger. Azazello dit à Marguerite que le Maitre, son amant, est vivant. « L’étranger

chez qui je vous invite n’est pas dangereux. De plus, pas une âme ne sera au courant de vote visite ». Pourquoi veut-il me voir dit Marguerite ? Vous le saurez plus tard. Je comprends, je dois me donner à lui. Azazello ricane : « ce serait le rêve de n’importe quelle femme, je peux vous l’affirmer ». Il excite la curiosité de Marguerite qui décide d’accepter l’invitation. Azazello est désabusé : « fatigante engeance que ces femmes. Pourquoi est ce moi qu’on a envoyé pour régler cette affaire. On aurait pu choisir le chat Béhémoth, il a du charme, lui ». Le diable pense que le voyou est plus compétent pour attirer cette femme. Azazello lui donne alors une boite en or avec un onguent. Elle rend invisible. Marguerite est devenue une sorcière « invisible et libre » dit-elle. Etant invisible, elle devient irresponsable et saccage l’appartement d’un critique qui a fait du tort au Maitre, son amant. Marguerite voyage dans les airs sur un balai et Azazello sur une rapière.

Azazello a des complices comme Abadonna, un maigre aux lunettes noires, qui déclenche des guerres que Woland suit sur son globe terrestre. Abadonna, c’est un peu le Chicklet, l’homme d’affaire américain dans le livre d’Hergé, « l’oreille cassé »  qui déclenche des guerres pour du pétrole.

Pendant le bal de Satan, Azazello est assisté de trois jeunes tueurs. « de nouveau, Marguerite vit Woland. Il s’avançait, entouré d’Abadonna, d’Azazello et de quelques hommes vêtus de noir qui rssemblaient à Abadonna. (..) Azazello parut devant Woland avec un plat dans les mains. Et sur ce plat, Marguerite vit une tête d’homme coupée dont les dents de devant étaient brisées. C’est le professeur athée Berlioz et Woland lui parle : « dans ce visage mort Marguerite voit apparaitre deux  yeux vivants chargés de pensées et de douleurs.

Woland exprime alors sa doctrine relativiste : « tout est accompli, pas vrai ? Votre tête a été coupée par une femme, la réunion n’a pas eu lieu et je loge chez vous. Ce sont des faits. Et les faits sont la chose la plus obstinée du monde. Mais ce qui nous intéresse maintenant, c’est ce qui va suivre. Vous avez toujours été un ardent défenseur de la théorie selon laquelle lorsqu’on coupe la tête d’un homme sa vie s’arrête, lui-même se transforme en cendres et s’évanouit dans le non être. Il m’est aréable de vous informer en présence de les invités (ressuscités par le bal) bien que leur présence même soit la démonstration d’une tout autre théorie que votre théorie à vous ne manque ni de solidité ni d’ingéniosité. D’ailleurs toutes les théories se valent. Il en est une par exemple, selon laquelle il sera donné à chacun selon sa foi. Ainsi soit-il. Vous vous évanouissez dans le non-être et moi, dans la coupe e laquelle vous allez vous transformer, je serai heureux de boire à l’être ! Un peu après, Azazello sur ordre de Woland tue un certain baron Meigel. Woland boit son sang et le fait boire à Marguerite et toute la salle de bal disparait !

Marguerite admire Azazello qui a su si bien tuer le baron et déclare [1] : «  je ne voudrais pas me trouver en face de vous quand vous avez un revolver entre les mains dit-elle en minaudant ( elle avait été toujours attirée passionnément par les gens qui étaient capables d’accomplir des actions de premier ordre. Koroviev le juriste fait remarquer qu’Azaello est toujours dangereux avec ou sans revolver. Plus loin, Azazello dit qu’il faudrait noyer le chat Béhémoth et celui-ci prend peur : ne dit pas cela à notre souverain Woland !

Dans le chapitre 27 sur la fin de l’appartement où réside Woland et qui sera incendié, Azazello boit un cognac en disant : on vient nous arrêter. L’arrestation échoue et le chat met le feu à l’appartement. A la fin du livre, Azazello abandonne « son accoutrement moderne » de gangster de Chicago, veston, chapeau melon et souliers vernis pour une sorte de soutane nnoire : il dit au maitre et à Marguerite : « la paix soit avec vous » et leur apporte un breuvage mortel. Mais le breuvage sert à faire sortir Marguerite de sa condition de sorcière « exubérante et cruelle ». Le maitre et Marguerite se réveillent. Woland leur permettra, grâce à Dieu, une vie éternelle à cause de leur amour si extraordinaire !

Voici la dernière description d’Azazello avant sa disparition avec Woland dans un précipice : «  étincelant dans son armure d’acier chevauchait Azazello (..) ses absurdes et horribles chicots jaunes avaient disparu et son œil borgne s’était révélé faux. Les deux yeux d’Azazello étaient identiques : vides et noirs, et son visage était blanc et glacé. Azazello avait maintenant son aspect authentique, son aspect de démon des déserts arides, de démon tueur « !

Nous avons examiné le diable Woland, idéologue qui donne des illusions aux hommes tout en les conduisant vers la mort, son adjoint principal Koroviev, juriste qui transforme le bien en mal et le mal en bien et qui est le maitre de la communication et de la fausse monnaie : il réunit à lui seul beaucoup d’aspects négatifs de l’Amérique. Le chat Béhémoth met partout le feu comme l’armée américaine et Azazello est le gangster de Chicago, le tueur jamais loin du pouvoir en Amérique. Reste Hella !

 

Hella, la sorcière rousse, symbole de la société marchande américaine

 

D’après Woland, il n’y a pas de services qu’Hella ne puisse rendre ! Elle apparait au chapitre 10 comme « jeune fille rousse complètement nue dont les yeux brillaient d’un éclat phosphorique ». Elle a des mains glacées et embrasse l’administrateur du théâtre des variétés qui tombe alors dans le coma. Elle est sorcière, a une cicatrice au cou et « un sourire de commerçante avisée[1] ; Elle semble être femme de chambre chez Woland. Quand le buffetier du théâtre prend congé de Woland, Hella lui tend son chapeau et une épée à poignée noire. Elle est très surprise de voir que le buffetier était venu sans épée[2] car c’est le signe d’une appartenance maçonnique. Le chapeau se transforme en chat qui griffe le crane du buffetier. Plus tard, Hella tape à la machine, toute nue, sous la dictée du chat pour faire un certificat de présence au bal de Satan.

Elle a un rôle plutôt effacée et symbolise le plaisir et les services rendus par la société de consommation.

Conclusion : Boulgakov connaissait William Bullitt l’ambassadeur des Etats Unis auprès de Staline, franc-maçon et proche d’un autre franc-maçon célèbre Sigmund Freud. Il a été à son bal extravagant. On peut penser que Woland et son équipe maçonnique figurent certains traits essentiels de la société américaine. Woland est un idéologue relativiste qui charme les hommes par son œil vert et les entraine vers la mort comme l’indique son œil noir. Koroviev est aussi un séducteur grâce au droit et à la propagande qu’il exerce en tant que maitre des choeurs. Azazello le gangster tueur est aussi un séducteur et c’est lui qui persuade Marguerite d’aller au bal du diable. C’est lui qui par sa crème magique transforme Marguerite en sorcière « invisible et libre » ! Le tueur en effet se réclame de la liberté comme le fit Robespierre lors de la révolution française et comme le font les Américains. Dans Tintin en Amérique, Hergé montre un congrès de gangsters où l’orateur défend le gangstérisme au nom de la liberté et de la dignité des citoyens gangsters ! Hella offre tous les services de la société marchande dans l’impudicité la plus totale. Le roman « le Maitre et Marguerite » est un roman à clés qui curieusement, décrit la société occidentale d’aujourd’hui !