L’Europe – un corps sans souveraineté

13:17, 24 iulie 2018 | Actual | 350 vizualizări | Nu există niciun comentariu | Autor:

Interview d’Alain De Benoist

01. Cher Monsieur De Benoist, votre engagement public a souvent été associé avec la Nouvelle Droite. S’agit-il uniquement d’un concept théorique ou d’un cercle intellectuel regroupant des personnes proches de vos idées, ou bien, s’agit-il d’une idée globale et d’une plateforme politique autour de laquelle certaines forces politiques sont susceptibles de se réunir? Vous avez dit lors d’une interview: confrontée à la destruction de la pensée, la désintégration de la société, la destruction de la vraie démocratie, la Nouvelle Droite aujourd’hui a le devoir de lutter pour la revitalisation de la vie collective, dédiée à la générosité, la décision et la solidarité. Votre conclusion est exacte, mais comment peut on la mettre en œuvre pour le bénéfice public général?

– A l’origine, l’expression de « Nouvelle Droite » n’est qu’une étiquette inventée par les médias en 1979 pour désigner un mouvement d’idées qui existait depuis déjà plus de dix ans. La Nouvelle Droite (ND) est en fait une école de pensée, une sorte de think thank qui travaille exclusivement dans le domaine de la philosophie politique, des sciences sociales, de l’histoire des idées. Depuis bientôt un demi-siècle, elle s’exprime par des publications (Nouvelle Ecole, Eléments, Krisis), des livres, des colloques, des conférences, etc. Ce travail lui a permis de formuler une conception du monde, une conception de l’existence, qui se distingue radicalement de l’idéologie dominante. Parmi ses thèmes de prédilection, on peut citer la défense de la diversité des peuples, la critique du capitalisme et des valeurs marchandes, le refus du libéralisme et du système de l’argent, l’engagement en faveur de l’Europe, la dénonciation de l’universalisme sous toutes ses formes, mais on pourrait également citer les travaux réalisés par la ND dans des domaines aussi différents que les sciences de la vie, l’histoire des religions, l’archéologie, la physique théorique, etc. La démarche de la ND a un caractère nettement « encyclopédique » : il s’agit de fournir des alternatives intellectuelles et théoriques dans tous les domaines du savoir et de la pensée. Ce n’est donc pas du tout une organisation ou un mouvement politique. La mise en œuvre des idées que nous développons ne nous appartient pas.

02. ​​Vous avez travaillé sur l’histoire et les relations des idées politiques, vous avez publié le livre „Le nazisme et le communisme”. Qu’est-ce qui sépare ces deux grandes idéologies qui ont causé tant de désarroi au 20ème siècle? Qu’est-ce qu’elles ont en commun que leurs partisans n’admettront jamais?

– Le nazisme et le communisme stalinien ont été les deux grandes formes totalitaires du XXe siècle. Elles ne peuvent se comprendre qu’à la condition de les comparer et de les étudier simultanément. Leurs idéologies ne sont évidemment pas les mêmes (l’une opère à partir de la notion de race, l’autre à partir de la notion de classe), mais leurs points communs sont nombreux. Les politologues définissent en général les régimes totalitaires à partir des moyens dont ils ont fait usage (parti unique, mobilisation des masses, contrôle de la vie sociale, répression, déportations, etc.). Je pense pour ma part qu’il vaut mieux définir le totalitarisme en référence à sa finalité, qui est d’imposer un modèle unique aux comportements sociaux, d’imposer une « pensée unique », au détriment de la diversité qui constitue la vraie richesse de l’humanité. Si l’on admet cela, alors on peut comprendre qu’un tel but peut aussi être atteint par des moyens qui ne sont pas nécessairement brutaux. Ce qui revient à dire qu’il peut également y avoir un « totalitarisme doux », dont les sociétés occidentales actuelles pourraient bien être le modèle.

03. ​Vous dites que l’Occident exporte ses valeurs en les déclarant comme „universelles”. Non seulement cette exportation est discutable et agressive, mais également la nature de ces valeurs l’est également. En effet, que représente l’Occident aujourd’hui en termes de valeurs? Il y a quelque temps, l’Occident a été le berceau de grandes idées. Mais aujourd’hui, les idées officielles de l’UE sont basées sur les droits de l’Homme, les droits des minorités sexuelles – ​un syncrétisme pâle dans lequel sont imbriquées les idées de gauche sur le marxisme déchu. Non seulement elles donnent l’impression de contradiction en terme de valeurs, mais également une impression de pauvreté conceptuelle et de lacunes. Qu’en pensez-vous?

– La notion d’« Occident » est aujourd’hui vide de sens. Ceux qui l’utilisent cherchent à créer l’illusion d’une communauté de valeurs et de destin entre les pays européens et les Etats-Unis d’Amérique. En réalité, il n’y a pas convergence, mais divergence d’intérêts entre l’Europe et les Etats-Unis. Quant à l’idéologie qui gouverne aujourd’hui le monde « occidental », c’est un mélange de political correctness, de moralisme (l’idéologie des droits de l’homme) et de valeurs utilitaires et marchandes. Le type humain qu’elle promeut est celui du narcissique immature. Les deux piliers de cette idéologie, les droits de l’homme et le modèle du marché, sont caractéristiques de l’éternelle prétention occidentale à exporter dans le monde entier des valeurs qu’elle prétend « universelles », alors qu’elles ne le sont pas. Le système du marché et l’idéologie des droits de l’homme renvoient à un modèle parfaitement situable dans l’espace et dans le temps. Les notions de droite et de gauche sont inadaptées pour analyser un tel système. Apparues avec la modernité, elles ont été rendues obsolètes par l’avènement de la postmodernité. La référence au marxisme est tout aussi inappropriée. L’histoire du « marxisme » n’est rien d’autre que l’histoire des contresens que l’on a fait sur la pensée de Marx. Il y a dans cette pensée des choses tout à fait justes (l’analyse de l’essence du Capital, de sa tendance à l’illimitation, le fétichisme de la marchandise, la réification des rapports sociaux, etc.) et d’autres parfaitement fausses (une philosophie de l’histoire fondée sur la notion de progrès, une aspiration à la fin de l’histoire identifiée à la société sans classes, etc.).

04. Sur les pages du Monde vous avez eu une relation polémique avec le Front National, car vous n’étiez pas d’accord avec leur politique relative aux immigrants. D’un autre côté, vous défendiez l’idée d’une défense de l’identité, qui créé une impression selon laquelle le flux d’immigrants menace l’identité des nations occidentales. Quelle est la cause de l’identité ébranlée: les Français, musulmans immigrants, ou (un terme peut être un peu trop fort) le libéralisme radical? Comment garder son identité en temps de mondialisation?

– Je pense que l’immigration qui se développe aujourd’hui dans les pays européens est un phénomène profondément négatif, qui a engendré toute une série de pathologies sociales. Mais je ne suis pas de ceux qui opposent à l’immigration une critique de type xénophobique ou relevant de la logique du bouc émissaire. Plus précisément, je ne pense pas que le meilleur moyen de défendre son identité soit de combattre l’identité des autres. Mieux vaut s’attaquer au système mondialisé qui tend à les détruire toutes ! L’immigration, de plus, n’est pas la seule menace qui pèse sur notre identité. La destruction du lien social, la colonisation des imaginaires symboliques par les valeurs marchandes, le déchaînement planétaire des marchés financiers, la propagation mondiale de la sous-culture américaine, sont des menaces au moins aussi sérieuses que l’immigration. Enfin, j’ai en effet parlé, à propos des immigrés, d’armée de réserve du capital. Le capitalisme libéral est beaucoup plus « internationaliste » que ne l’ont jamais été les idéologies « de gauche ». Il exige la libre circulation des hommes, des capitaux et des marchandises, ce qui revient à demander la suppression des frontières. Or, les frontières servent d’abord à protéger les plus vulnérables et les plus pauvres. Critiquer l’immigration sans critiquer le capitalisme est une mystification.

05. Monsieur de Benoist, avec toutes ces idées que vous étudiez, avez-vous eu le temps de suivre les développements politiques? Vous surlignez très justement que les idées déclenchent les processus historiques. Sans tenir compte de la crise économique globale, est-ce que l’UE a un futur avec son ensemble d’idées, représentant son idéologie officielle (le multiculturalisme)?

– L’Union européenne a dès le début été réalisée en dépit du bon sens. On a voulu partir de l’économie et du commerce au lieu de partir de la politique et de la culture. On a voulu créer l’Europe par le haut, en donnant tous les pouvoirs à une Commission de Bruxelles dépourvue de légitimité démocratique, au lieu de partir du bas, c’est-à-dire des communes, des régions et des nations. L’Union européenne s’est élargie inconsidérément au lieu d’approfondir ses structures de fonctionnement. Les peuples n’ont jamais été réellement associés à la construction européenne. Enfin, les finalités de cette construction n’ont jamais été clairement définies. S’agit-il de créer une Europe-puissance, qui puisse jouer son rôle dans un monde multipolaire, ou une Europe-marché, noyée dans une vaste zone de libre-échange mondial sans considération des données de la gépolitique ? La crise de l’euro a encore aggravé les choses. L’Europe est aujourd’hui un organisme sans souveraineté, frappé d’impuissance et de paralysie.

06. ​Comment voyez-vous le rôle des États Unis dirigés par son nouveau-ancien président, Barack Obama? Est-ce que les évènements historiques majeures, comme le Printemps Arabe, la guerre en Syrie, une possible agression de l’Iran, le retrait choquant du Pape Bénédicte, introduisent le monde dans une phase incertaine? Quel type de solution peut naître de cette instabilité globale?

– Nous vivons à l’heure actuelle une période d’instabilité mondiale, qui est aussi une période de transition, une sorte d’« inter-règne ». Les Etats-Unis, depuis leurs origines, se sont toujours crus investis d’une mission mondiale consistant à convertir par tous les moyens les peuples du monde à l’american way of life. Cette vision messianique, d’origine religieuse, explique une politique étrangère qui n’a jamais respecté la diversité des cultures et la personnalité des peuples. La situation au Proche-Orient résulte largement de la volonté américaine de déstabiliser cette partie du monde. Mais l’alternative est claire : soit nous irons vers un monde multipolaire (un pluriversum), ce que je souhaite, soit nous irons vers une société mondiale unipolaire (un universum) dominée par les Américains. Cette seconde hypothèse me semble très improbable, en raison des difficultés que connaissent aujourd’hui les Etats-Unis, de la crise du système financier international et de la montée en puissance des pays émergents.

07. ​Depuis des années vous collaborez avec l’intellectuel et géopoliticien russe, Alexander Dugin. En Serbie, c’était Dragos Kalajic, un personnage important de l’aile droite européenne, qui a été le premier à promouvoir vos idées. Comment évaluez-vous la situation actuelle en Russie et le fait que certaines idées théoriques d’Alexander Dugin soit acceptées et mises en application par l’État russe? Par exemple, l’idée de l’Union Eurasienne?

– J’ai beaucoup d’amitié pour Alexandre Douguine, dont j’admire le courage, la culture et l’intelligence. J’ai également de la sympathie pour les idées eurasistes (ou néo-eurasistes) dont il est le théoricien. Je me réjouis enfin des appuis qu’il semble trouver dans certains milieux proches de l’actuel gouvernement russe. Je souhaite que l’Europe se rapproche de la Russie, non des Etats-Unis. J’aimerais que les différents pays d’Europe centrale et orientale prennent eux aussi conscience de ce qui les relie au grand ensemble eurasien, et se détournent des chimères du capitalisme libéral et de l’atlantisme pro-américain.

08. ​Comment voyez-vous la situation en Serbie, ainsi que les efforts intensifs faits par l’UE et les États Unis pour séparer le Kosovo de la Serbie et renforcer cette région en tant qu’un État indépendant? Les Serbes disent qu’il s’agit de leur centre spirituel et historique, mais la rhétorique de beaucoup de gens aujourd’hui sonne anachronique?

– Je suis un ami de la Serbie. Je l’ai soutenue avec force lors de l’attaque lancée contre elle par les troupes de l’OTAN. Je suis indigné de l’attitude adoptée par les Occidentaux dans l’affaire du Kosovo. Je constate que les cinq années d’« indépendance » du Kosovo se sont surtout soldées par une abominable épuration ethnique contre sa population serbe, par son inféodation aux mafias albanaises et par des investissements directs américains qui, depuis 2007, ont déjà dépassé les 100 milliards d’euros.

09. ​En Europe comme partout dans le monde, il y a des gens libres et indépendants comme vous; il existe également certains centres intellectuels, des journaux indépendants – mais il s’agit surtout d’une forteresse de résistance au modernisme qui est en train de conquérir la planète de façon très agressive. Mais elle ne devrait pas être sous estimée. Comment peut on encourager une coopération créative et fonctionnelle entre les déjà mentionnés intellectuels, groupes, médias et les forces politiques qui partagent les mêmes idées antimondialistes?

– Il n’y a bien sûr pas de recette miracle. Il faut travailler, toujours travailler plus et mieux. Mais il faut aussi s’organiser, resserrer d’un pays à l’autre les liens qui réunissent ceux qui sont pareillement hostiles à la globalisation libérale, à la menace nord-américaine, au règne de ce que j’ai appelé l’idéologie du Même. La géopolitique, à elle seule, nous donne certaines indications sur la route à suivre. L’Europe et l’Eurasie sont des puissances de la Terre. Face à elles, il y a depuis toujours la puissance de la Mer (hier l’Angleterre, aujourd’hui les Etats-Unis). Les enjeux sont clairs. Les années qui viennent seront décisives.

Source: http://www.geopolitika.rs

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