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Iurie Roșca :Le régime s’apprête-t-il à m’embastiller, ou s’agit-il d’une simple erreur de procédure ?

17:48, 31 mai 2018 | Actual | 2327 vizualizări | Nu există niciun comentariu | Autor:

Je souhaite, par la présente déclaration, informer l’opinion publique du fait que je fais l’objet de poursuites pénales à l’initiative du Parquet Anti-corruption, en vertu d’une dénonciation forgée sur commande de ceux que je dérange, par le délateur de service auprès des organes de répression.

Ainsi, le 28 février au matin, la maison où se trouve le siège de mon activité a fait l’objet d’une descente de neufs procureurs et officiers du Parquet Anti-corruption, nantis d’un mandat de perquisition. On a porté à ma connaissance le fait que je suis soupçonné de trafic d’influence. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un malentendu. Il s’ensuivit une perquisition digne des meilleurs films du genre. Je leur ai demandé ce qu’ils cherchaient, dans l’espoir de réussir à les aider. On m’a répondu : « l’argent, les écrits, les ordinateurs et tout autre support électronique de stockage d’information. » Quinze articles ont été confisqués : les ordinateurs (y compris les ordinateurs de mes collègues), ma mémoire externe contenant ma bibliothèque électronique, mon téléphone portable, mes carnets, manuscrits, feuillets avec prises de notes, etc.

Au cours de la même matinée, on m’a fait savoir que j’étais mis en examen, et, l’après-midi venue, le procureur Mihail Ivanov a porté à ma connaissance le fait que j’étais déjà inculpé, et m’a signifié une interdiction de quitter le territoire moldave valable pour une durée de 30 jours.

En consultant les documents mis à disposition par l’organe en charge des poursuites pénales, j’ai appris que le dossier me concernant a été ouvert le 21 mars 2017. Cependant, la procédure obligerait normalement le parquet à informer la personne mise en examen du lancement de poursuites pénales dans un délai de 30 jours à compter de l’ouverture du dossier ; c’est probablement pour se soustraire à cette obligation que les enquêteurs ont choisi de lancer les poursuites « suite à délit », c’est-à-dire en conséquence d’une infraction commise. C’est ce qui a permis de justifier – aussi étrange que cela paraisse pour un dossier dans lequel il existe un seul coupable putatif et un dénonciateur, donc deux personnages en tout et pour tout – la mise en œuvre de mesures supplémentaires d’enquête opérative en vue d’identifier l’auteur du délit. Dans ces conditions, je suppose que « la justice » a eu tout loisir de m’observer à son gré tout au long d’une période de huit mois, en mettant tout son arsenal d’instruments de surveillance au service de cette mission.

Et ce n’est que le 28 novembre 2017 que le procureur-chef du Parquet Anticorruption, Viorel Morari, a émis une ordonnance m’assignant le statut de suspect (mis en examen), et formant une équipe d’enquête composée de 15 (quinze !) procureurs et officiers de police judiciaire chargés de mon cas. S’ensuivirent des actions de filage, d’écoute de mes conversations téléphoniques et d’interception de ma correspondance. Pour obtenir des prolongations de leur droit d’utilisation de procédés d’enquête spéciaux (utilisation que la loi ne permet que pour une durée maximale de 30 jours), les procureurs ont à deux reprises obtenu l’aval des juges d’instruction, qui leur ont accordé deux renouvellements successifs de leur autorisation de poursuivre leurs filages leurs interceptions. C’est ainsi qu’ils ont atteint le terme de la durée d’enquête maximale autorisée sans notification du suspect. C’est ce qui explique la descente de l’équipe d’enquête qui a eu lieu le 28 février 2018, soit exactement trois mois après l’ouverture de l’enquête pénale portant sur le soussigné en sa qualité de suspect.

S’ensuivirent encore trois mois d’enquête pénale, ponctués de visites à répétition au Parquet Anticorruption.

Sur le fond, on m’accuse d’avoir demandé et obtenu « à des fins délictueuses » une somme d’argent « d’un montant particulièrement élevé », versée par un individu dont le but aurait été d’influencer une décision de justice en 2009. Je n’entrerai pas ici dans les détails, qui seront exposés lors des audiences du procès, dont j’espère qu’elles seront publiques. Mais j’affirme d’ores et déjà, sans aucun risque de péché contre la vérité, que ce dossier est cousu de fil blanc, et que l’intention qu’on y renifle est celle de faire taire un homme qui gêne le gouvernement actuel.

Vendredi dernier, 25 mai, j’ai été convoqué chez le procureur Mihail Ivanov, pour y contresigner une quatrième interdiction de quitter le territoire.

Aujourd’hui, le 31 mai, le procureur a terminé l’enquête et a présenté l’accusation. Dans quelques semaines la première audience du tribunal aura lieu.

Les faits qu’on me reproche auraient eu lieu en 2009, à une époque où j’avais déjà perdu mon mandat électif et toute fonction officielle, n’étant plus ni député, ni vice-premier ministre, mais un simple demandeur d’emploi sans aucune influence sur la marche de l’Etat. Le gouvernement était déjà dans les mains de ceux que j’avais sévèrement critiqués pour leur tentative de coup d’Etat du 7 avril 2009. Pourquoi cette plainte au pénal a-t-elle attendu 2017 pour remonter à la surface ? Pourquoi l’individu en question n’a-t-il pas cherché plutôt à ce que justice lui soit rendue ? Les points d’interrogation s’ajoutent aux points d’interrogation.

Je rappelle à tous ceux qui me lisent que j’ai été et reste un critique inflexible du régime actuel, que j’estime illégitime, abusif et dangereux pour nos intérêts nationaux. Il est de notoriété publique que notre pays se trouve en situation d’usurpation du pouvoir de l’Etat.

J’ai publié, et continue à publier en permanence des articles en roumain, en russe, en anglais et en français, dans notre presse comme dans la presse étrangère, contenant de dures critiques à l’encontre du gouvernement actuel. J’organise des émissions télévisées et publie sur Internet des podcasts qui ne plaisent pas au pouvoir actuel. J’ai publié et continue à publier des livres qui ne correspondent pas à l’idéologie officielle des milieux au sommet de l’Etat. J’ai été l’initiateur et l’organisateur principal du Forum de Chișinău, une plateforme de débat dotée d’une visibilité internationale, à laquelle participent des dizaines d’intellectuels venus de toutes les régions du continent. Je suis journaliste, éditeur et traducteur, et milite pour les valeurs du conservatisme, de la tradition et de l’orthodoxie. J’ai derrière moi une longue carrière politique. Je n’ai jamais cherché à éviter les confrontations publiques avec les grands du moment. Cette fois non plus, je n’ai aucune intention de renoncer à ma verticalité, et je ne vais pas abandonner mes convictions.

Je précise que pendant la période de l’enquête au cours de laquelle j’ai été soumis à interdiction de quitter le territoire, le procureur Mihail Ivanov m’a empêché de participer à un certain nombre de conférences internationales où j’aurais dû prendre la parole. Je pourrais donc en conclure que cette mesure a été prise dans le but de neutraliser le volet international de mon activité.

Si je devais, cependant, être condamné et incarcéré, je n’ai aucune intention de renoncer à mes convictions, ni de courber l’échine devant les potentats actuels, qui jubilent probablement en ce moment, à l’idée qu’ils se sont débarrassé d’un incommode de plus.

Ce que j’ai dit jusqu’à présent, je continuerai à le dire et à l’écrire en toutes circonstances. Réjouissez-vous, vous qui voulez ma perte et qui comptez mes jours ! Celui que vous détestez est conduit vers une exécution publique, vers l’humiliation, les sarcasmes et les huées de tous les valets et de tous les imposteurs. Mais veillez à ne pas vous réjouir trop tôt. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Et rira bien qui rira le dernier.

31 mai 2018

Iurie Roșca,

Chișinău,

République Moldave